4. LE SÉMINAIRE DU CSU “LES RAPPORTS SOCIAUX ET LEURS ENJEUX”, 1986-1988

Le séminaire du CSU a été créé en octobre 1982. Pendant plusieurs années, il a eu pour thème: “Rapports de classe et sens des pratiques”. L'objectif était d’amener les chercheurs du CSU et des intervenants extérieurs à expliquer comment ils estimaient rendre compte du sens des pratiques qu'ils observaient, en utilisant ou non la notion de rapport de classe.

Les chercheurs du CSU ont souhaité ensuite dépasser la simple confrontation de thèses et de pratiques de recherche. Après plusieurs réunions préparatoires, nous sommes parvenus au projet d’un séminaire d’exploration de la notion de rapport social, en tant qu’outil pour “fonder une autre conception de l’objectivité et une autre représentation du social”. Dans la conjoncture scientifique de l’époque, il s’agissait en effet de faire le point des limites rencontrées par les démarches structuralistes qui avaient été largement partagées jusqu’alors et de trouver les moyens pour intégrer dans l’analyse sociologique l’histoire faite et celle qui se fait. Suzanna Magri et moi-même, nous avons été chargés du lancement du séminaire et de son animation. Dans le texte d'orientation, nous écrivions:

“Affirmer l’objectivité des rapports sociaux, c’est soutenir que leurs enjeux structurent les pratiques des sujets qui en sont parties prenantes, qu’ils comportent chacun une logique dont ces derniers ne peuvent se déprendre. Pour autant, les sujets ne peuvent être pensés comme simples “supports” des rapports par lesquels ils sont liés et auxquels ils doivent leur existence sociale. L’objectivité du rapport social fixe un champ de possibles à l’intérieur duquel se construisent les histoires individuelles dans leur singularité. L’ajustement des pratiques à leurs conditions est en somme toujours singulier et exclut l’idée d’un sujet passif, simple jouer de forces qui lui échappent totalement. Mais poser cela, est-ce vraiment dépasser le déterminisme? Etablir l’existence de contraintes objectives et le principe de leur intériorisation, est-ce suffisant pour expliquer le sens des pratiques dans leur diversité? N’aboutit-on pas, si on en reste là, à une sociologie statique, impuissante à rendre compte du changement, notamment des conditions des pratiques?
"Le concept de rapport social n’est efficace que si l’on tient les sujets pour de véritables acteurs: pris dans la logique du rapport social dans lequel ils sont impliqués, ils n’en font pas moins l’histoire, par leur action individuelle et collective, par leur réflexion et par les représentations qu’ils en construisent. Celles-ci ne peuvent être réduites à un savoir fonctionnel nécessaire à l’ajustement des pratiques aux conditions d’existence, simples stratégies créant l’illusion d’une maîtrise de son avenir. Elles comportent aussi une intelligence du rapport social et de ses enjeux, elles en sont, à ce titre, constitutives, ne pouvant donc être reléguées dans l’ordre d’un extérieur, en l’occurrence le “symbolique”, ni évacuées de l’analyse du sens des pratiques. Les pratiques elles-mêmes, d’autre part, ne sont jamais seulement déterminées par leurs conditions objectives, car elles agissent sur celles-ci. résultantes des rapports sociaux et des pratiques, ces conditions ne sont-elles pas toujours incluses dans leurs enjeux, leur devenir, leur transformation ou leur permanence étant constamment en cause? Il ne semble guère possible, en d’autres termes, d’expliciter la logique interne d’un champ en reléguant à l’extérieur ce qui apparaît comme un ensemble de données contextuelles, règles, institutions ou cadres matériels. Bien au contraire, réinscrire l’histoire dans les rapports sociaux signifie tenir pour indissociable de l’analyse des pratiques celle de leur genèse de leurs conditions, de leur constitution en enjeux, des permanences, des déplacements ou des transformations de ces derniers.
"Le concept de rapport social peut également, s’il n’est pas réduit à une catégorie descriptive, permettre de dépasser les limites atteintes par la partition du social, communément admise, en sphères ou niveaux. sa définition, ses formes sociales, et les enjeux correspondants, n’interdisent-ils pas de penser la séparation ou la hiérarchisation de ce qui n’est peut être que ses différents aspects ou dimensions? Ne qualifie-t-on pas un rapport social d’économique, de politique, de symbolique...que pour autant que l’on n’en voit ou que l’on ne s’intéresse qu’à un de ses aspects seulement? Est-ce qu’un rapport dit communément économique est définissable, a une existence historique, sans inclure dans sa définition lien social, politique, juridique, normes, représentations, etc. De même, un rapport réputé symbolique comme les luttes de légitimation et de consécration, auxquelles se livrent aussi bien les universitaires que les ouvriers qualifiés, peut-il être socialement et historiquement défini en dehors des liens économiques, politiques... qui les unissent et les divisent à la fois. Bref, ne faut-il pas considérer chaque rapport social comme “totalement social”? Il en découlerait alors, pour la recherche, un découpage du social en rapports sociaux, chacun d’eux étant conçu comme un rapport liant des groupes sociaux par l’enjeu de leur propre avenir social.”
"Les pratiques individuelles sont probablement la résultante des rapports sociaux dans lesquels chacun se trouve impliqué, rapports qui peuvent se combiner, se hiérarchiser, ou se contredire, et qui font l’objet de régulations au niveau de chaque société. On s’attachera à explorer les articulations possibles entre ces rapports, au niveau individuel et collectif, et l’évolution de leur articulation, les rapports sociaux étant de part en part historiques, donc variant dans leur importance”.

La demande faite aux intervenants était de définir l’enjeu du rapport social qu’ils étudiaient, soit directement, soit à travers un groupe social ou bien encore à travers un champ social, et de réinterroger les pratiques des acteurs en fonction de cet enjeu. La première année du séminaire (1986-1987) a été consacrée à l’analyse successive de différents rapports sociaux, communément qualifiés comme tels en sciences sociales, mais ayant des statuts théoriques distincts, dans le but de susciter une réflexion sur le concept de rapport social. C’est ainsi qu’ont été abordés “Les rapports dits de race, rapport naturels ou rapports sociaux?” par Colette Guillaumin, “Les rapports entre les sexes, dans quelles conditions peut-on parler de rapport social?” par Danièle Combes, “Les rapports esclavagistes” par Pierre Vidal-Naquet, “Le rapport capital-travail, est-il définissable comme rapport économique? par moi-même, “Les rapports marchands. La Boutique. Pratique de travail et imaginaire social”, par Nona Mayer, “Les rapports entre générations”, par Gérard Mauger, “Les rapports au corps: santé et maladie” par Claudine Herzlich et Jeannine Pierret.

La deuxième année (1987-1988), les intervenants ont traités des articulations entre rapports sociaux: “Transformation de la nature et rapports sociaux” par Maurice Godelier, “Relation d’aide et politique d’Etat en matière d’interventions sociales” par Robert Castel, “La ‘cité’, ingénieur du social. La réforme de l’habitat populaire à l’aube de l’Etat-Providence” par Suzanna Magri, “De la question sociale aux ‘problèmes urbains’” par Christian Topalov, “Catégorisation sociale et rapport social: réflexions à partir de l’exemple des rapports sociaux de sexe” par Anne-Marie Daune-Richard et Anne-Marie Devreux, “Théories des champs, découpages du social et rapports sociaux” par Paul Rendu.

Outre la séance sur le rapport capital-travail, j’ai assuré la séance introductive du séminaire: “Le concept de travail peut-il fonder une autre conception de l’objectivité et une autre représentation du social?”. La préparation et l'animation de ce séminaire ont été pour moi une occasion importante d'expliciter la conception et l'usage que je faisais du concept de rapport social, et de rechercher ce qui est à l'origine de la dominance de certains rapports sociaux sur d'autres, en raison de l'impossibilité de fonder "en nature" la dominance des rapports sociaux dits de production, et de définir ce qui serait universellement la production. Bien que nommé entre temps directeur du GIP Mutations Industrielles, j’ai gardé la responsabilité du séminaire avec Suzanna Magri jusqu'à son terme. Le séminaire a donné lieu à une publication que nous avons coordonnée (1). Il a été un des moments importants de la vie scientifique du CSU, dans la mesure où il a été une tentative collective pour explorer et définir une notion largement utilisée dans le laboratoire, mais selon des acceptions différentes. Il a démontré qu’un séminaire véritablement de recherche était possible, sans pour autant que prévale au départ une théorie plutôt qu’une autre, et que cette diversité était au contraire féconde, pour autant que l’on accepte de se poser une question de recherche commune.

➼ Référence pour citation éventuelle: Freyssenet M., "Le séminaire du CSU 'Les rapports sociaux et leurs enjeux', 1986-1988", CSU, 1997. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.
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(1) Freyssenet, M., Magri, S. (dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, Paris, CSU, 1989, vol 1, 208 p. 1991, vol. 2, 154 p.