3. LA GÉNÉRALITÉ DE LA "DIVISION DE L'INTELLIGENCE DU TRAVAIL" EN DISCUSSION

3.1. Construction sociale des catégories et des qualifications professionnelles

Le débat organisé par le séminaire "Emploi" du Commissariat au Plan sur le thème de la qualification entre Alain Desrosières, Alain d'Iribarne, Robert Salais, Michel Vernières, Michel de Virville et moi-même, dont les actes ont été publiés par la Documentation Française, a été l'occasion de rédiger une communication intitulée: "Peut-on parvenir à une définition unique de la qualification"? (1). J’y expliquai qu’il fallait bien sûr distinguer les systèmes de classification des qualifications réellement requises pour effectuer le travail attribué. La dissociation entre ces deux constructions sociales, censées pourtant être l’expression l’une de l’autre, mais évoluant différemment, avait pour origine l’incertitude pour l'employeur que constituent les savoir-faire nécessaires à la production, mais non encore totalement contrôlables et insuffisamment évaluables. Contourner, ou parvenir à mobiliser les savoir-faire des salariés est une condition de la maîtrise sociale de la production et au-delà du marché du travail. Les défendre et les faire reconnaître permettent aux salariés de conserver du pouvoir dans l'organisation de leur travail et une valeur sur le marché du travail. Ces enjeux expliquent la confusion entretenue de part et d'autre sur cette question, le double langage patronal et syndical quant à l'évolution des qualifications requises, et la multiplication des classifications qui ne sont que l'expression déplacée de la réalité (2). Il n’en reste pas moins vrai que l’évaluation de la qualification est nécessaire dès lors que l'on veut analyser l'évolution de la division intellectuelle du travail. Les emplois demandent pour être tenus des qualités extrêmement différentes. Ils ne peuvent être comparés que par le seul point commun qu'il partage: le temps de réflexion sur la pratique nécessaire pour acquérir, mettre en oeuvre et entretenir les qualités singulières à chaque emploi. Pas plus qu'il n'est possible de faire correspondre au concept de plus value des quantités aisément chiffrables, il n'est possible de calculer le "temps de réflexion sur la pratique" en faisant la somme de temps socialement délimités. Cela n'enlève rien à sa réalité, et cela n'empêche pas de l'évaluer. On pourrait dire que la qualification est la forme capitaliste du savoir-faire, comme la plus value est la forme capitaliste du surtravail.

Au tournant des années 90, nombre de chercheurs et d'acteurs ont préféré remplacer le terme de "qualification" par celui de "compétence", le premier étant supposé ne désigner que ce qu'exige le "travail prescrit", alors que le second exprimerait mieux d'une part ce qui est requis par le "travail réel" et d'autre part les multiples aspects des capacités individuelles. L'effort fait dans le texte cité, avant même que ce type de débat ne se développe, a été précisément de procéder, avant toute chose, à une clarification conceptuelle. Les classifications opérées par les employeurs, les conventions collectives, les pouvoirs publics et les organismes de statistiques entre les emplois et entre les salariés (classifications qui varient, à division du travail identique, selon le marché du travail, les luttes sociales et les compromis locaux et nationaux) y sont distinguées du savoir-faire effectivement nécessaire pour accomplir le travail attribué, ainsi que des savoir-faire multiples et variés dont un individu peut faire preuve dans sa vie. Or l'usage fait du terme compétence n'a pas apporté les clarifications que l'on pouvait en attendre. La thèse sous-jacente à son utilisation, à savoir que les emplois d'aujourd'hui exigeraient de réelles compétences alors que ceux d'hier n'auraient consisté qu'à exécuter des consignes, a entraîné au moins autant de confusions dans son emploi que le terme de "qualification" n'en a produit.

Dès lors que l'on définit clairement les notions employées, le choix du mot pour les désigner n'a qu'une importance relative. Ici la "qualification" ne renvoie pas à quelque classement social, mais bien au savoir-faire concret nécessaire pour effectuer une tâche donnée, dans le cadre d'un rapport social particulier: le rapport capital-travail et de la forme de division du travail qui lui est propre, à savoir la division intellectuelle du travail. Ce n'est en effet que dans ce rapport social là et dans cette forme de division du travail là que les protagonistes, salariés comme employeurs, éprouvent le besoin de quantifier et de hiérarchiser le savoir faire requis, et de lutter pour sa plus ou moins grande division. À la différence d'autre rapports sociaux, le temps nécessaire à son acquisition, à son entretien et à son développement, plus ou moins long selon le nombre des variables, leur diversité et leurs interactions, intervenant dans le processus de production (qu'il s'agisse de biens ou de services) y est devenu un enjeu social essentiel.

C'est pourquoi, à bien y réfléchir, on peut trouver quelque vertu heuristique à l'emploi du terme "qualification". La "qualification" pourrait être considérée comme la forme capitaliste de la compétence, c'est-à-dire une compétence qui doit dans ce rapport social-là être évaluée, quantifiée, explicitée et in fine divisée, ce qui n'est pas le cas dans nombre d'autres contextes. Le terme "compétence" a, en quelque sorte, le défaut de pouvoir être employé pour n'importe quelle activité humaine, voire animale, et ce faisant d'entraîner l'occultation du cadre social dans lequel cette activité est effectuée. Or que cherche-t-on? On ne cherche pas à faire une théorie universelle de l'activité humaine, mais bien la théorie de cette activité particulière, historiquement datée et située, qu'est le travail, dont l'invention coïncide avec l'émergence du rapport capital-travail.

3.2. Travail prescrit et travail réel

Des travaux avaient attiré l'attention sur certains faits que je n'avais pas traités alors directement et qui paraissaient invalider tout ou partie de la problématique que je mettais en oeuvre. Le travail d'opérateur-surveillant n'est pas aussi déqualifié qu'on veut bien le dire faisait remarquer certains chercheurs (Y. Lucas, G. de Terssac, R. Linhart, C. Le Bas, etc.). Il ne consiste pas seulement, en effet, à appliquer des consignes, mais aussi à faire face aux multiples contraintes, aléas et variations imprévus qui surviennent en cours de service, et qui exigent de la part des opérateurs-surveillants l'élaboration de nombreux savoir-faire individuels et collectifs permettant à partir de différents indices, de déduire l'état futur du système, de prévoir les conséquences et d'absorber les variations afin de réduire la probabilité d'incidents. L'analyse de l'évolution de la division du travail d'aiguillage, de signalisation et de régulation à la SNCF depuis les postes mécaniques à leviers individuels jusqu'au poste de commande centralisé du TGV, m'a permis de traiter les deux questions soulevées par ces recherches. Grâce à l'aide apportée par la direction de la SNCF, j'ai pu étudier durant l'année 1980 le travail dans dix types de poste d'aiguillage, correspondant à autant d'étapes dans l'évolution du travail de direction des trains. Cette recherche a donné lieu à un rapport (avec la collaboration de Françoise Imbert, qui a reconstitué avec beaucoup de précision, l'histoire des techniques d'aiguillage) intitulé: "Travail et automatisation dans les chemins de fer" (3), et à une communication "Division matérialisée et division organisationnelle du travail" (4).

Le travail, qui consiste dans les postes à commande d'itinéraire par clavier (PRS) ou à commande automatique à faire face à des dérangements divers et à participer à la régulation complexifiée par la densification du trafic, exige que les agents reconstituent un savoir-faire. Celui-ci consiste pour l'essentiel, les "sécurités" étant automatiques, à effectuer une mini-régulation dans la zone d'action du poste pour éviter d'éventuels "conflits", prévisibles grâce au tracé lumineux des circulations, et à effectuer les manipulations de boutons et de commutateurs indiqués dans un registre pour chaque type de perturbations signalées au tableau de contrôle optique ou sur le clavier. Mais si l'on ne s'en tient pas exclusivement à une analyse à un moment donné, comme le font trop souvent nombre de travaux, si l'on considère les différentes étapes de l'évolution du travail d'aiguillage, on constate alors que dans les postes mécaniques à leviers individuels, les agents ne disposent pas de témoin, et doivent savoir détecter eux-mêmes les indices annonciateurs de perturbation, anticiper sur les conséquences sans l'aide des TCO et mémoriser l'ordre et la compatibilité des leviers entre eux pour tracer les itinéraires de détournement. Le savoir-faire qu'ils doivent acquérir est beaucoup plus complexe et suppose une coopération constante entre de nombreux agents. La différence entre les deux situations considérées tient à ce qui a été incorporé dans l'automatisme, à la division matérialisée du travail.

Le travail en commande d'itinéraire par clavier ou en commande automatique est organisé de trois façons. La première surajoute à la division du travail matérialisée dans les automatismes une division organisationnelle. Le travail en situation normale, qui consiste à tracer les itinéraires indiqués sur le tableau de succession des trains, et à surveiller les circulations, est confié à des "aiguilleurs-opérateurs" et le travail en cas de perturbation, exigeant donc un certain savoir-faire, est concentré sur un chef-circulation. Cette division organisationnelle du travail n'est cependant pas strictement respectée dans la réalité, en raison des "failles" techniques, des contradictions dans l'exploitation du réseau, et de la résistance des aiguilleurs à leur dépossession. Son non-respect est bien des fois la condition de la fluidité du trafic. Les aiguilleurs et leur organisation syndicale s'appuient sur le travail réel pour revendiquer de meilleures classifications. Prenant acte de cette situation, la direction de la SNCF met en place une autre organisation du travail. Elle substitue, à l'équipe composée de deux opérateurs-aiguilleurs et d'un chef de circulation, une équipe de deux agents-circulation, qui assurent aussi bien le travail en situation normale qu'en situation perturbée. Il y a incontestablement "requalification" par rapport aux aiguilleurs-opérateurs.

A technologie identique, la division du travail varie donc. Mais il s'agit seulement de la division organisationnelle. L'essentiel du mouvement de répartition sociale de l'intelligence requise s'effectue par la division matérialisée, par la concentration sur un petit nombre de travailleurs de la charge de penser à l'avance l'ensemble des situations possibles afin d'en maîtriser matériellement dans les automatismes le plus grand nombre de paramètres. La division organisationnelle varie dans les limites que fixe la division matérialisée. La réflexion encore nécessaire en cas de perturbation peut à son tour progressivement être matérialisée, mais cette matérialisation n'a pu être réalisée pour l'instant qu'en simplifiant les données du problème (trafic homogène, nombre réduit et simplicité des bifurcations et des convergences, fiabilité des installations...) comme c'est le cas sur la ligne à grande vitesse Paris-Lyon. On voit qu'il ne s'agit pas de déterminisme technologique, mais bien au contraire d'un processus social au cours duquel des techniques productives d’un certain type sont conçues.

3.3. La variété des formes d’organisation du travail à niveau technique équivalent

Depuis 1978, on observait une accélération de la mise en place de moyens automatisés et l’apparition à cette occasion de formes d’organisation du travail différentes, dont certaines apparaissaient en rupture avec la tendance à prescrire toujours plus le travail à effectuer. À l’époque, le débat a pris la forme d’un débat sur l’avenir du taylorisme, celui-ci étant censé être à l’origine de la tendance en question. Il a eu notamment pour cadre le Colloque International sur le Taylorisme, qui s’est tenu au CNRS en mai 1983 et le numéro 4/1984 de Sociologie du Travail(5) .

Dans ma communication au Colloque sur le Taylorisme, je me suis attaché à montrer dans une première partie que la question de l’avenir du taylorisme avait peu de chance de trouver une réponse utile tant l’usage fait du mot était devenu large et divers. Plusieurs de ses emplois l’avaient en effet vidé de toute spécificité historique et de tout intérêt analytique, notamment celui qui assimile le taylorisme à la parcellisation des tâches ou bien à la division entre les tâches de conception et les tâches d’exécution, ou bien encore à l’expropriation du savoir-faire ouvrier. Le taylorisme n’a été qu’un moment et une forme du mouvement général de la division de l’intelligence du travail, dans le cadre d’un rapport social particulier historiquement récent, le rapport capital-travail. Sa spécificité a été d’affirmer qu’il était possible, grâce à sa méthode et ses techniques, de faire déterminer scientifiquement et donc impartialement par une catégorie particulière de salariés, quels étaient le meilleur travailleur, le meilleur outil et la meilleure façon pour faire toute chose, et que l’entreprise qui s’organise sur ses principes peut réconcilier en les satisfaisant les intérêts apparemment antagonistes de ses dirigeants et de ses employés.

Aussi, la question initiale devait être formulée autrement pour apporter une réponse utile : “Est-ce que le mode de division du travail séparant socialement la conception de l’exécution est toujours à l’oeuvre dans les nouvelles formes d’organisation du travail et dans les installations automatisées telles qu’elles sont conçues aujourd’hui?”. Si l’automatisation, dans la forme qui lui est donnée, exige un langage nouveau, celui-ci n’en est pas pour autant complexe. Si elle supprime certaines tâches déqualifiées et répétitives, elle ne laisse pas pour autant subsister en l’état les tâches et fonctions requérant antérieurement une qualification réelle. Si elle est conciliable avec des organisations du travail différentes, ce n’est pas en raison d’une souplesse que n’aurait pas eu précédemment la mécanisation, ou bien d’une neutralité sur les choix d’organisation, ou bien encore en raison d’une malléabilité en fonction de ces choix, comme il était affirmé ici ou là. Je suggérai alors par de nouveaux exemples et raisonnements que les techniques productives affectaient le contenu du travail par les fins et les modalités qui présidaient à leur conception.

La comparaison de cas français et allemand avait amené Marc Maurice, François Sellier et Jean-Jacques Sylvestre du LEST dans un ouvrage (6), qui a été beaucoup utilisé, à conclure qu'il y a, à techniques identiques, plusieurs organisations du travail possibles, dont certaines n'impliquent pas de déqualification. Devait-on considérer ce fait comme la preuve "quasi expérimentale" que l'évolution du contenu du travail de fabrication, d'entretien et de contrôle est largement, voire totalement indépendant des moyens matériels de production, puisqu'en quelque sorte cette "variable" est "neutralisée", rendant ainsi illusoire et inutile toute tentative de dégager des processus généraux? Le type de division du travail à l'oeuvre ne serait-il que le fruit de combinaisons, nationales notamment, de "relations professionnelles", d'institutions, de systèmes de formation particuliers?

Dans mon article paru dans Sociologie du travail intitulé "La requalification des opérateurs et la forme sociale actuelle d'automatisation", j'ai repris ce débat, à partir d’une enquête que j’avais menée chez Renault sur les nouvelles formes d’organisation du travail dans les ateliers automatisés, dans le cadre d’une recherche de l'OCDE, intitulée : "Human Ressource Development and New Technology in the Automobile Industry", à laquelle j’avais été associé. Je montrai qu’en effet l’organisation du travail variait à niveau d’automatisation semblable, mais qu’elle le faisait y compris dans la même entreprise, parfois même d’un atelier à un autre dans la même usine.

Ce constat enlevait beaucoup de force à l’explication “sociétale”, mais ne permettait pas de rejeter la “démonstration” de la neutralité sociale des techniques productives (7). Une "variable" n'est "neutralisable" que si son mode d'action est de type mécanique. Or aucune "variable sociologique", si tant est que cette notion est quelque pertinence, n'agit ainsi. Si les machines matérialisent, par les choix techniques qui les caractérisent, les conditions économiques et sociales et plus précisément les rapports sociaux qui entourent et président à leur conception, alors elles agissent en redéfinissant et en re-délimitant l'enjeu de ces rapport, qui concerne en première et suffisante approximation le contrôle du travail. Un enjeu donne généralement lieu à des pratiques différentes des partenaires en présence, en fonction du contexte et de leur capacité respective, mais il en indique le sens et les limites. C'est dans cette perspective que j'avais mené mon enquête et analysé ses résultats.

Il apparaissait tout d'abord que l'automatisation, telle qu'elle avait été conçue et appliquée, ne laissait pas la possibilité aux opérateurs de se libérer des asservissements dans certaines situations où cela aurait été utile; qu'une solution à "boucle fermée", même perçue comme moins optimale qu'une solution à "boucle ouverte", laissant aux opérateurs la liberté de prendre en compte d'autres paramètres et de décider en conséquence, avait été cependant préférée généralement à cette dernière; que les faits qu'ils pouvaient encore observer et analyser avaient été cependant, et malgré les surcoûts d'investissement, décelés, enregistrés, transmis et traités automatiquement pour être analysés par un personnel spécialisé, au lieu de leur donner le temps, et les moyens et le pouvoir d'en discuter et de prendre des décisions, etc. En d'autres termes, la forme sociale d'automatisation adoptée tendait à exclure les agents de fabrication du fonctionnement du système, à "libérer" la production, en quantité et en qualité, de l'aléa social et de la limite physique qu'ils constituaient. Elle s'inscrivait dans le processus de division de l’intelligence du travail.

Ce faisant, elle déplaçait l'enjeu de la production. Le volume de la production ne dépendait plus du rythme de travail des agents, mais de l'engagement maximum des unités automatisées. Les directions d'entreprises devaient donc parvenir à faire passer les opérateurs d'une norme de travail fondée sur une production journalière à réaliser, leur laissant une relative maîtrise de leur temps, à une norme de travail fondée sur leur mobilisation permanente au cours des 8 heures de travail, sur le 3x8, sur le travail du samedi-dimanche et sur la minimisation des temps d'arrêt. Celle-ci se heurtait au savoir non contrôlé, non analysé, non prédéterminé et non chronométré des régleurs et des ouvriers d'entretien. Pour la première fois leur savoir et leur pouvoir d'auto-organisation devenaient un obstacle au développement de la productivité.

C'est à la lumière de ce nouvel enjeu que j'ai étudié l'apparition et la mise en place de quatre formes d'organisation et de contenus du travail. Elles se révèlaient être alors autant de tentatives des partenaires en présence et de compromis entre eux pour résoudre un même problème, celui que pose le contrôle du travail une fois implantées les unités automatisées, compte tenu des rapports de force locaux et généraux et des caractéristiques initiales de la main d'oeuvre.

Les organisations du travail observées et la “requalification” des opérateurs que l'on pouvait constater dans certaines d'entre elles, prenaient dès lors une signification autre que celle que l'on donnait habituellement. En règle générale, elles consistaient à attribuer aux opérateurs des tâches de réglage et d'entretien, mais préalablement spécialisées et simplifiées, et dont on préparait dans les services des méthodes l'automatisation. Cette "requalification", relative et temporaire, se révélait donc être le moyen de soumettre progressivement le travail d'entretien aux impératifs de la fabrication et d'amorcer sa division, sa spécialisation et sa "matérialisation". Tout laissait à penser que se reproduisait le processus observé lors de l'introduction des machines-outils spécialisées, alimentées par des OS, recrutés parmi les manoeuvres, durant l'entre-deux-guerres. Cette configuration s'est substituée progressivement à celle des ouvriers professionnels sur machine-outil universelle la conduisant et l'entretenant, aidés de nombreux manoeuvres. Le passage de ces derniers à la conduite des machines-outils spécialisées a été pour eux une promotion et une requalification réelles, mais il a été aussi le moyen de faire disparaître les ouvriers professionnels de fabrication, qui constituaient initialement la moitié de la main-d'oeuvre. Et l'on sait ce qu'il est advenu de la requalification des manoeuvres devenus OS.

3.4. Nature des liens entre division du travail et division spatiale du travail

En ne considérant que le cas français, j’avais trop rapidement pensé que les différentes étapes et formes de division du travail avaient logiquement chacune leur propre projection spatiale, négligeant le caractère conflictuel du lien entre travail et espace social. En m’intéressant au cas de Fiat, je me suis rapidement aperçu, que bien qu’ayant connu une évolution technique et organisationnelle semblable à celle de Renault, le constructeur italien était resté jusqu’alors concentré dans l'agglomération turinoise et sa région proche, en faisant venir massivement des travailleurs du Sud, contrairement à Renault qui avait choisi très tôt de se décentraliser en province. L'analyse comparative de la division spatiale du travail chez les deux constructeurs pouvait permettre d'explorer la nature de ses liens avec la division du travail. Il a fallu pour cela reconstituer l'histoire des créations d'établissements industriels, des transferts de fabrication, des mises en sous-traitance, des choix stratégiques de modernisation et de localisation, des mouvements sociaux, et des relations industrielles, et établir des séries statistiques de 1945 à 1979 concernant la production et la main-d'œuvre (8).

Il est apparu que la généralisation de la "division intellectuelle du travail" de fabrication (à l’usinage, comme au montage) avait constitué, à la Régie Renault comme à la Fiat, le terrain qui avait favorisé les tensions sociales de l'après-guerre. La direction de la Fiat, restaurée dans son autorité suite à des rapports de force politiques complexes, avait opté pour la solution de briser le mouvement syndical et les catégories ouvrières professionnelles qui en constituaient les troupes. Elle fit notamment venir une main-d'oeuvre sans qualification et tradition ouvrière (mais non sans tradition de lutte, comme elle le découvrira plus tard).

La Régie Renault, tirant les leçons de 1936 et de 1945-1947, inspirée par une politique réformiste de rééquilibrage territorial et de contrôle de la croissance urbaine de Paris, décida, avant toute politique étatique effective de décentralisation, son extension hors de l'agglomération parisienne. Mais elle décentralisa seulement les activités de fabrication ne requérant plus que des ouvriers non qualifiés. Elle évita ainsi le déclenchement de vastes mouvements migratoires vers Paris, à la différence de ce que fera la Fiat pour Turin.

L'hyper-concentration turinoise a été le creuset du plus vaste et du plus profond mouvement social qu'a connu l'Italie depuis la guerre. Revendications de travail et de vie se sont trouvées étroitement liées et ont contraint la Fiat à changer totalement de politique. La Fiat s'est engagée alors à ne procéder à des investissements créateurs d'emplois que dans le Mezzogiorno et à contribuer financièrement aux infrastructures urbaines et de transport à Turin et dans les nouvelles zones d'implantation.

Chaque stade de la division du travail ne fait donc que fixer quelques exigences (un type d'espace, un volume d'emplois, une répartition entre différents niveaux de qualification, un rythme de production). Sur cette base, plusieurs politiques spatiales (concentration, ou bien éclatement, grands établissements ou établissements spécialisés) sont possibles, mais pour autant seulement qu'elles répondent aux exigences précédentes, limitant donc les choix. L'adoption effective d'une politique, dans le cadre des exigences du procès de travail, a relevé dans les cas de Renault et de Fiat d'une stratégie d'ensemble de gestion de la main-d'oeuvre, compte tenu de l'histoire sociale de ces entreprises et de leur pays d'appartenance et non de calcul économique ou de choix techniques.

C'est parce que la direction de Fiat a crû et a pu imposer socialement et politiquement la concentration turinoise qu'elle a recueilli de substantielles économies d'échelle pendant une vingtaine d'années, mais qu'elle a dû aussi faire face, compte tenu de sa politique sociale générale et du contexte politique, à un des plus vastes mouvements sociaux de la fin des années 60 en Europe. C'est parce que la RNUR qui pouvait théoriquement adopter la même politique, a préféré répartir à l'échelle nationale son activité compte tenu du type de main-d'oeuvre recherché, qu'elle a alourdi ses investissements, mais qu'elle a aussi, étant donné sa politique sociale générale et le contexte politique, réparti et amoindri les risques sociaux.

Par contre, le choix d'une localisation précise fait bien sûr intervenir des considérations techniques, des opportunités foncières et fiscales, des politiques d'incitation publiques, ainsi qu'une appréciation de la situation sociale locale. La division spatiale du travail n'est donc pas la simple projection spatiale du stade dominant de la division du travail au moment considéré, mais elle est la manifestation des conditions sociales de passage à ce stade et un des moyens de ce passage, et à ce titre elle prend plusieurs formes.

➼ Référence pour citation éventuelle: Freyssenet M., "La généralité de la 'division de l'intelligence du travail' en discussion", CSU, 1997. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.
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(1) ✔ Freyssenet M., “Peut-on parvenir à une définition unique de la qualification ?”, in La division du travail. Colloque de Dourdan, Paris, Galilée, 1978, pp 79-89. Deuxième édition augmentée, Freyssenet M., “Peut-on parvenir à une définition unique de la qualification ?”, in La qualification du travail: de quoi parle-t-on?, La Documentation française, Paris, I978, pp 67-79. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 120 Ko. Troisième édition en espagnol, Freyssenet M., “Es posible una definicion unica de la cualification?”, Sociologia del trabajo, Madrid, Octobre 1979, n°2, pp 53-64. Quatrième édition au Canada, Freyssenet M., “Peut-on parvenir à une définition unique de la qualification ?”, in Diane-Gabrielle Tremblay (dir.), Travail et Société, une introduction à la sociologie du travail, Editions Agence d’Arc, Montréal, 1992, pp. 269-279. Des extraits en ont été donnés dans: “Les dimensions de la qualification”, in Sabine Erbès-Seguin, La sociologie du travail, Repères, La Découverte, 1999, p. 68; “Les classifications d’emploi et les qualifications requises”, in Combemale P., Piriou J.P.(dir.), Nouveau manuel de Sciences économiques et sociales, La Découverte, Paris, 1999.
(2) Charron E., Freyssenet M., Imbert F., “L’évolution des systèmes de classification des emplois d’exécution et de l’entretien dans les ateliers de la RATP”, Paris, CSU, 1990, 64 p.
(3) ✔ Freyssenet M., Imbert F., “Travail et automatisation dans les chemins de fer”, Paris, CSU, 1982, 229 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 1,6 Mo.
Freyssenet M., Imbert F., “Genèse sociale des choix d’automatisation et d’organisation. Le cas de l’aiguillage dans les chemins de fer”, Paris, CSU, 1986, 185 p.
(4) ✔ Freyssenet M., “Division matérialisée et division organisationnelle du travail: le cas du travail d’aiguillage, de signalisation et de régulation dans les chemins de fer”, in Ministère des Transports, Ministère de la Recherche et de l'Industrie, Ministère de la Mer, Travailleurs du transport et changements technologiques, Paris, Imprimerie Nationale, 1983, pp 161-176. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 200 Ko.
(5) ✔ Freyssenet M., “Division du travail, taylorisme et automatisation: confusions, différences et enjeux”, in M. de Montmollin, O. Pastré (dir.), Le Taylorisme, Paris, La Découverte, 1984, pp 321-333. Version écourtée de Freyssenet M., “Division du travail, taylorisme et automatisation. Confusions, différences et enjeux”, communication écrite présentée au colloque international sur le Taylorisme, 2- 4 mai 1983, CNRS, Paris, organisé par M. de Montmollin et O. Pastré (Paris XIII), 11 p, édition numérique, 2006, http://freyssenet.com/?q=fr/node/359 , 216 Ko.
✔ Freyssenet M., “La requalification des opérateurs et la forme sociale actuelle d’automatisation”, Sociologie du travail, 4/1984. pp 422-433.
(6) Maurice M., Sellier F., Sylvestre J-J., Politique d'éducation et organisation industrielle en France et en Allemagne. PUF, Paris, 1982
(7) ✔ Freyssenet M., “Evolution du contenu et de l’organisation du travail à l’usine de Renault Le Mans”. Paris, CSU, 1983, 60 p. Publié également dans Freyssenet M., Claude Lefèbvre, Olivier Bertrand, Jacques Merchiers “Automatisation, travail et formation dans l’industrie automobile” Collection des Etudes n°18. CEREQ-OCDE. 1985.pp17-47.
✔ Freyssenet M., “Les conducteurs d’unités automatisées : qualification réelle et devenir” communication au Colloque international « Automatisation programmable et usages du travail », Ministère de la Recherche, Paris, 2-4 avril 1987, 18 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 212 Ko. Version modifiée et augmentée de ✔ Freyssenet M., “Les conducteurs confirmés d’unités automatisées”, Actes du GERPISA, n° 2, 1986, pp 75-93.
✔ Freyssenet M., “Pratiques ouvrières et patronales dans les ateliers automatisés et redéfinition de l’enjeu du rapport capital-travail”, in Rapports de classe et sens des pratiques, Séminaire 1983-1984 du CSU, Paris, CSU, 1985, pp. 20-34. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 224 Ko. Version revue et sensiblement augmentée de ✔ Freyssenet M., “ Pratiques patronales et pratiques ouvrières dans les ateliers automatisés”, in Roman Reyes (ed.), Cien anos despues de Marx, Actes du Colloque “Cien anos despues de K. Marx. Ciencia y marxismo” 24-28 Octobre 1983, Madrid, Ed. Akal/ Universitaria, 1986, pp 584-592. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 152 Ko.
(8) ✔ Freyssenet M., “Division du travail et mobilisation quotidienne de la main d’oeuvre. Les cas Renault et Fiat”, CSU, Paris, 1979, 421 p., multigr. Ce rapport de recherche a fait l'objet de comptes-rendus critiques notamment dans Revue économique, n°6, 1981, pp. 1200-1202, et dans International Journal of Urban and Regional Research, n°1, 1983, pp.133-135.
Freyssenet M., “Division du travail et mobilisation quotidienne de la main d’oeuvre: les cas Renault et Fiat”, in Transports et Société. Actes du Colloque de Royaumont, 26-27 avril 1978, Economica, Paris, 1980, pp 347-363.