2. LA « DIVISION DE L’INTELLIGENCE DU TRAVAIL », UN PROCESSUS HISTORIQUE STRUCTURANT L'ÉVOLUTION DU RAPPORT CAPITAL-TRAVAIL

2.1. L'élaboration d'une problématique de la division du travail et d'une méthode d'analyse

Par un détour, qui s'est révélé comme on le verra plus loin très fructueux, je me suis livré, alors, d'une part à un travail théorique sur la notion de rapport de production chez Marx, et d'autre part à des enquêtes sur l'évolution du contenu du travail accompagnant l'introduction de l'automatisation.

J'ai étudié la notion de rapport de production chez Marx à travers la distinction qu'il fait entre travail productif et travail improductif de capital, ainsi qu'à travers son analyse de la division du travail. Loin d'être une de ces questions byzantines qui occupent les exégètes et qui sont sans portée pratique pour la recherche, la distinction productif-improductif est l'occasion pour Marx, si on le lit attentivement, de montrer qu'elle n'a de sens que par rapport à la forme sociale de la valeur. Reprenant la thèse d'Adam Smith, et la défendant contre J. B. Say et les postclassiques, Marx montre que la définition du travailleur productif comme producteur de valeur d'usage n'a pas d'intérêt scientifique, toute personne l'étant à partir du moment où le produit matériel ou immatériel de son activité trouve un usage quelconque. Le but de la production capitaliste n'étant pas la production de valeur d'usage ni de marchandises pour elle-même mais la reproduction de l'ancienne valeur et la création d'une plus-value, le travail productif est celui qui s'échange contre du capital alors que le travail improductif est celui qui s'échange contre du revenu quelle qu'en soit la forme (salaire, profit, rente, impôts, etc.).

Tous les courants se réclamant de Marx ont largement repris ces définitions. Mais la plupart n'ont pas vu un point important. Si Marx reprend la thèse d'Adam Smith, il la critique sur un point essentiel. Adam Smith indique en effet que les définitions qu'il donne du travail productif et du travail improductif correspondent respectivement d'une part à la production de biens matériels sous forme de marchandises, et d'autre part aux "services" définis comme échange d'homme à homme.

Cette deuxième distinction, empiriquement plus saisissable, a été rapidement ajoutée ou substituée aux définitions initiales au point que la matérialité du produit est devenue une deuxième détermination du travail productif. Marx montre, au contraire, que s'il est vrai que le travail productif produit le plus souvent des biens matériels, sa définition n'a rien à voir avec son contenu concret, mais désigne exclusivement un rapport social, au point qu'une personne exerçant le même type d'activité sera productive ou improductive du point de vue du capital selon le rapport qu'elle a avec lui. Soucieux d'éliminer toute "naturalisation" des concepts et de leur donner une définition strictement sociologique et historique, Marx dénonce cette sorte d'ouvriérisme qui fait finalement du travail manuel salarié la forme exclusive du travail productif de capital.

Cette lecture attentive de Marx a donné lieu à un document de travail intitulé: Les rapports de production: travail productif et travail improductif (1) . Rétrospectivement, ce texte a été important pour moi, puisqu’il me permettra, après des enquêtes de terrain, de revenir sur le concept de travail et d’élaborer une problématique des rapports sociaux dans la deuxième moitié des années quatre-vingts. De même, les écrits de Marx sur la division du travail m’ont fait découvrir qu'il cherche à donner un statut scientifique à la notion de forces productives en la rapportant, non pas au progrès technique en soi, mais à la forme sociale qu'il prend dans la production. Les forces productives désignent alors un type de division du travail, historiquement daté, propre à un rapport de production donné. Leur autonomisation, leur "naturalisation", leur assimilation au progrès scientifique et technique, leur réduction à des catégories empiriquement saisissables, par de nombreux "marxistes" contrairement à ce qu'écrit Marx, ont produit les thèses de la "révolution scientifique et technique" et de "l'usage capitaliste des machines", qui ont empêché pendant longtemps de penser les techniques productives comme matérialisation de formes différenciées de division du travail.

Parallèlement, j'ai effectué une série d'enquêtes sur le pilotage automatique à la RATP, sur le traitement informatisé des lettres de commandes dans une société de vente par correspondance, sur le travail de comptabilité, sur l'usinage par machine à commande numérique et sur le laminage automatisé des brames d'acier. Ces enquêtes, dont certaines ont eu lieu à l’occasion de conflits sociaux car ils concernaient l’introduction de systèmes automatisés, m’ont conduit à une posture de recherche vis-à-vis des acteurs concernés, qui m’est apparu nécessaire pour comprendre le sens et la forme de ces conflits (voir l'entrée "animation et valorisation").

Les cas étudiés confirmaient l'une ou l'autre des deux principales thèses de la socio-logie française du travail des années soixante, concernant l'évolution du travail. Soit on pouvait constater un regroupement de tâches et de fonctions autrefois réparties entre de nombreuses personnes, c'est-à-dire à une recomposition du travail lui redonnant un sens (Alain Touraine), soit on assistait à un changement complet de système de travail, à une substitution de tâches à d'autres, n'étant en rien comparables et ne pouvant être analy-sées qu'en tant que telles, rendant impossible toute évaluation en termes de plus ou moins grande division ou recomposition (Pierre Naville). Mais ces thèses avaient à mes yeux un point commun: elles utilisaient finalement le concept de division du travail comme une catégorie descriptive. La méthode d'analyse sous-jacente consistait à vérifier si à l'instant t+1 les tâches avaient été divisées entre plusieurs personnes par rapport à l'instant t. Or, une tâche peut être divisée sans pour autant que chacune de ses parties exige moins de savoir-faire si leur contenu est devenu plus complexe. Inversement, des tâches peuvent être regroupées sans pour autant nécessiter une plus grande compétence si le contenu de chacune d'elles a été dans le même temps simplifié. Enfin, une tâche peut apparaître non modifiée, et en fait avoir été divisée, si une partie de son contenu est effectuée par une machine. La considération des techniques productives comme variable exogène déterminante sur l'organisation du travail mais ne relevant pas de l'analyse sociologique, a réduit le concept de division du travail à une simple répartition des tâches. L'intégration du mode de conception des machines dans le champ d'analyse amène à redonner au concept de division du travail sa portée sociologique.

Si la diversité des qualités requises des salariés rendent incomparables les tâches qu'ils effectuent à des périodes différentes ou dans des branches d'activité différentes, la qualification exigée par ces tâches peut par contre être évaluée par le seul point commun qu'elles ont entre elles: le temps de réflexion sur la pratique nécessaire pour acquérir et entretenir les qualités singulières qu'elles demandent, que ce soit l'habileté, la force physique, l'imagination, la capacité de lire et d'écrire, de raisonner mathématiquement, etc. toutes ces qualités exigent réflexion pour être acquises et mises en oeuvre. L'étude de l'évolution de la qualification réelle requise a donc un sens et elle est possible. Une méthode d'analyse de la division du travail s'esquissait donc à travers ces conclusions. Elle consiste à identifier les problèmes qui sont à résoudre pour transformer un produit, et ensuite à rechercher comment se fait la répartition sociale de la résolution de ces problèmes. Dans cette perspective, la prise en compte de la conception des machines et de ce qu'elles incorporent est nécessaire. L'unité d'analyse ne peut plus être la tâche, l'atelier, voire l'usine, ou l'entreprise, mais l'ensemble du procès de fabrication du produit considéré, matériel ou immatériel, pouvant englober des activités localisées en d'autres lieux, mais concentrant une partie de l'intelligence nécessaire.

2.2. "Le processus de déqualification-surqualification"

Un contrat de recherche sur l'évolution des qualifications a été l'occasion de synthétiser les résultats d'enquêtes et les réflexions des années précédentes sous forme d'une problématique, que j’ai développée et intégrée ensuite dans une problématique du rapport capital-travail.

En intitulant la première édition de ce travail "Le processus de déqualification-surqualification", j'ai voulu énoncer dès le titre la thèse centrale (2). Elle posait qu'il n'y a pas eu depuis la fin du XVIIIème siècle un mouvement généralisé de déqualification ou un mouvement d'accroissement général de la qualification, mais un mouvement contradictoire de déqualification du travail des uns par "surqualification" du travail des autres, c'est-à-dire une polarisation des qualifications réelles requises, résultant d'une forme particulière de division du travail consistant à modifier la répartition sociale de "l'intelligence" de la production. Une partie de cette "intelligence" est "incorporée" aux machines et l'autre partie est distribuée entre de nombreux travailleurs, grâce à l'activité d'un nombre restreint de personnes chargées de la tâche, pourtant impossible, de penser à l'avance la totalité du procès de travail et d'en maîtriser l'ensemble des paramètres.

Cette forme de division du travail est-elle universelle, voire naturelle ? Poser la question fait encore problème pour beaucoup de sociologues. C'est pourtant une banalité pour les ethnologues que de considérer les formes d'outils, leurs usages, la division du travail comme l'expression des sociétés dans lesquelles on les observe. J'ai essayé de développer et d'illustrer la thèse selon laquelle la séparation même du capital et du travail impliquait une division de "l'intelligence" du travail. Est-elle pour autant spécifique à ce rapport social ? Bien que dominant, il n'est pas le seul rapport social existant dans nos sociétés industrielles. Une observation attentive montre qu'en effet il existe d'autres formes de division du travail et de développement technique correspondant aux autres rapports sociaux existants, même si la division de "l'intelligence" du travail constitue une norme extrêmement prégnante.

J’écrivais alors que la séparation historique du capital et du travail ne s'était pas achevée avec leur séparation juridique. Les producteurs directs, restant les seuls capables d'assurer la fabrication, imposaient le plus souvent leurs conditions, contrairement à une vision misérabiliste de l'histoire ouvrière. La division de l’intelligence du travail a été le moyen pour tenter de gagner la maîtrise concrète de ce qui se passe dans la production. Inversement, pour un salarié, c'est-à-dire pour quelqu'un qui vit en vendant sa capacité de travail, l'importance de l'activité de réflexion, qu'il doit déployer pour assurer la tâche qui lui a été confiée, délimite, toutes choses égales par ailleurs, l'autonomie qu'il peut acquérir dans l'organisation du travail, le pouvoir qu'il peut exercer et le rapport de forces qu'il peut établir, la valeur marchande de sa capacité de travail, l'intérêt du travail, la maîtrise de son itinéraire professionnel et, partant, de son avenir personnel.

Une lutte incessante de désappropriation et de ré-appropriation se déroule. Sur une base "technique" donnée, les travailleurs reconquièrent une part de pouvoir, lorsqu'ils sont amenés à suppléer aux failles techniques, à substituer une logique de l'efficacité à la rationalité théorique de l'organisation du travail, à faire face aux aléas, à maîtriser les paramètres ignorés des concepteurs de machines et des préparateurs du travail. La forme sociale même de la conception des outils techniques et de la préparation du travail crée cette possibilité de ré-appropriation partielle.

Il semble que le rapport de force qui se crée ainsi sur le terrain immédiat de la production, lorsqu'une base "technique" est relativement stabilisée, soit le point d'ancrage de luttes plus vastes, qui remettent en cause l'organisation du travail et aboutissent, par différentes voies, à la rigidification des conditions d'emploi, de rémunération et de travail. Les "crises" du procès de travail qui en résultent paraissent être liées, voire être à la source des crises périodiques d'accumulation. Elles impliquent pour être surmontées du point de vue du capital, une élévation rapide de la productivité qui, pour ne pas remettre en cause le rapport du capital au travail, se fait par la centralisation accrue de l'intelligence de la production, notamment par un changement des techniques productives. Ce type de division du travail nécessite plusieurs conditions: notamment pouvoir centraliser le capital suffisant (restructuration, fusion, absorption, élimination) et faire admettre la nouvelle organisation du travail, conditions qui ne peuvent être réunies sans de nouveaux conflits.

J'ai repris la typologie et la périodisation de Marx en trois stades (coopération, manufacture, machinisme) comme outils d'analyse de situations passées et présentes, et j'ai essayé de montrer que l'automatisation (dans sa forme sociale actuelle) pouvait être traitée comme un quatrième stade. Mon effort a consisté à expliciter l'état de la maîtrise respective du procès de travail par les travailleurs et par ceux qui les emploient, à chacun de ces stades, et partant à caractériser le rapport capital-travail qui leur correspond.

La mise en coopération des travailleurs sous l'autorité du capital concentre du côté de ces derniers les décisions sur les biens à produire, sur la quantité, la qualité et les délais. Les travailleurs conservent la maîtrise du procès de travail dans son ensemble, et demeurent des travailleurs "complets", mais ne maîtrisent pas ou plus le procès de production de la valeur.

Avec la "manufacture", les détenteurs du capital tentent d'imposer une norme de production, réduisant l’incertitude que représente les salariés, en les spécialisant dans une partie seulement du procès de travail, et en concentrant sur certains d’entre eux d'une part la partie délicate du travail qui consiste à contrôler, retoucher, ajuster et monter les éléments formant le produit fini, et d'autre part l'organisation et la surveillance des phases successives de la production. Aux travailleurs "complets" autonomes et coopérant entre eux se substituent des travailleurs de "métier" coordonnés et surveillés par un ancien travailleur "complet".

Le "machinisme", forme historique de mise en oeuvre du principe mécanique dans nos sociétés, n'a pas été principalement le remplacement de la force humaine par une force artificielle, comme se le demandait Paul Mantoux dans sa "Révolution industrielle au XVIIIème siècle en Angleterre", mais a été le remplacement du déploiement quotidien de l'intelligence du geste productif par la matérialisation d'une partie de cette intelligence dans des machines mouvant mécaniquement des outils, grâce au travail d'un nombre restreint de concepteurs. Par cette forme sociale de développement des forces productives, il devient possible d'affecter uniquement et durablement la grande masse des travailleurs à la conduite des machines, et donc de faire pénétrer la norme de production capitaliste (temps, coût, délais, qualité) au sein de chaque partie du procès de travail et de chaque tâche. Après une première phase pendant laquelle un petit nombre de travailleurs de métier sont encore nécessaires à la fabrication pour finir les pièces ébauchées sur machines par des "professionnels" et transportées par des manoeuvres, apparaît une deuxième phase au cours de laquelle l'analyse du travail ouvrier permet d'identifier les paramètres, indispensables à maîtriser, pour concevoir et fabriquer des machines qui rendent inutiles le travail de finition et dont la conduite est simplifiée, et durant laquelle la mécanisation des manutentions permet de se dispenser des manoeuvres. Se multiplient alors les catégories correspondant à une polarisation des qualifications requises: "ouvriers spécialisés" (OS), régleurs, ouvriers d'entretien mécanique et électrique, outilleurs, dessinateurs, techniciens et ingénieurs d'études et de méthode spécialisés, etc.

Bien que souvent un mode opératoire soit imposé à l'OS, il doit encore découvrir et maîtriser certains paramètres qui ont échappé aux concepteurs et préparateurs du travail. Si l'automatisation supprime de nombreuses tâches répétitives, dangereuses et épuisantes, et accroît considérablement la productivité, le mode capitaliste de sa conception aboutit à enlever à l'opérateur la maîtrise des paramètres perturbateurs grâce à la mise au point de modèles de conduite, de réglage et de régulation, et le réduit ainsi à devoir surveiller un processus, dont il n'a qu'une perception médiatisée, et intervenir par des opérations pré-déterminés de sauvegarde qu'il ne peut modifier. À ce stade, se reproduit un mouvement déjà observé aux stades précédents, à savoir la déqualification de certaines tâches "surqualifiées" nées précédemment de la déqualification-surqualification du travail antérieur. Il en est ainsi, en particulier, du travail d'entretien et du travail de fabrication des machines-outils. La disparition des catégories de travailleurs effectuant des tâches ne requérant pas ou peu de qualification, tels que les manoeuvres ou les OS, ne veut pas dire la fin de la déqualification-surqualification. Le processus continue. il affecte aujourd'hui clairement certaines catégories de cadres et de techniciens. Il est à noter aussi que la division de "l'intelligence" travail se manifeste dans des situations de travail qui ne relèvent pas du rapport capital-travail. Elle se diffuse hors du champ du rapport capital-travail par des voies qu'explique la domination qu'exerce ce dernier sur l'ensemble de la société. Mais elle y rencontre des difficultés spécifiques et n'y atteint jamais l'efficacité attendue.

Il restait cependant à expliquer pourquoi le processus que je décrivais était aussi manifestement en contradiction avec toutes les données statistiques disponibles sur l'évolution des qualifications. Je montrai que cette contradiction résultait des modalités sociales d'élaboration des "qualifications officielles", d'un phénomène de "glissement hiérarchique" et d'une fréquente erreur d'unité de référence. Les "qualifications officielles" sont le résultat d'un rapport de force dont les enjeux sont d'abord la segmentation de la main-d'oeuvre, les rémunérations, et la concrétisation de l'autorité, et n'expliquent que d'une manière "déplacée" la qualification réellement requise. Le "glissement hiérarchique" vers le haut, à contenu identique voire appauvri du travail, est un phénomène constant qui est le moyen pour les travailleurs de monnayer les changements dans l'organisation du travail, voire leur déqualification et pour les employeurs de les faire admettre. Enfin la délimitation qui est souvent faite pour analyser statistiquement l'évolution de la répartition des travailleurs par "classification" (ateliers, entreprise, branche) cache le mouvement réel de la qualification, étant donné le report d'activités "déqualifiées" ou "surqualifiées" hors de l'unité choisie.

Les stades de la division du travail recouvrent des périodes historiques, mais ils ne se succèdent pas au même rythme et dans les mêmes conditions d'une entreprise à une autre, d'un pays à un autre, compte tenu de la capacité respective des partenaires à s'imposer. Des stades peuvent être sautés. Dans certains secteurs, la division de l’intelligence du travail ne fait que commencer. Sous certaines conditions sociales, un stade peut durablement se perpétuer. Parce qu'il s'agit d'une lutte pour le pouvoir concret dans la production, le passage d'un stade à un autre est rarement sans conflit. Il ne s'effectue pas automatiquement et n'a rien d'inéluctable.

Dans cette problématique, le rapport capital-travail n'est donc pas un rapport économique régi par les lois du même nom qui s'imposeraient aux acteurs. C'est un rapport social avec une histoire qui n'est pas écrite à l'avance. Il prend des formes différentes suivant les résultats de la lutte pour le contrôle de la production dans la phase précédente et il organise les conditions de la lutte de la phase suivante. Il engendre des mouvements et des recompositions successives du capital d'un côté, de la main-d'oeuvre de l'autre. L'historicité et la capacité d'action sont au coeur de ce rapport.

À travers la division de "l'intelligence" du travail, le rapport capital-travail, qui rappelons-le n'est pas le seul rapport social existant dans nos sociétés, se matérialise dans un type de techniques productives, dans des espaces, des aptitudes et des inaptitudes des individus et qui apparaissent comme le cadre "naturel" et "universel" de tous les rapports sociaux. Ne serait-ce que par sa matérialité, il n'est pas modifiable à loisir et tend à imposer sa reproduction.

2.3… et ses implications dans la segmentation du marché du travail, la structuration de l'espace et l'avenir des diplômés

Le marché du travail se segmente de manière différente, à chaque étape de la division du travail et selon les conditions historiques dans lesquelles cette étape s'est généralisée. En effet, avec le passage d'un stade à un autre, les catégories de main-d'oeuvre existantes sont "disqualifiées" ou refoulées dans des secteurs où la division du travail peut se stabiliser plus longtemps, et sont remplacées par de nouvelles catégories. Ce sont ces mouvements de substitution et de différenciation qui créent un premier niveau de segmentation du marché du travail. Les conditions sociales dans lesquelles ils s'opèrent créent ensuite un deuxième niveau de segmentation par l'instrumentalisation et la "naturalisation" de statuts sociaux (femmes, jeunes, immigrés, etc.), qui permet de mobiliser les personnes dans des conditions particulières.

La division spatiale du procès de travail crée enfin un troisième niveau de segmentation. L'analyse d'une part de l'évolution régionale de l'emploi par qualification et d'autre part l'extension décentralisée des entreprises de construction automobile, électrique et électronique, faisait apparaître que la décentralisation, sensible depuis la guerre, n'avait pas consisté en la création en province d'établissements avec la diversité des fonctions et des qualifications observables, notamment dans l'agglomération parisienne, mais avait été le report hors de celle-ci des parties du procès de travail requérant de la main-d'oeuvre peu qualifiée. J'avançais alors l'idée que c'est à partir du moment où tout ou partie de certaines productions a pu être réalisée par cette catégorie de main-d'oeuvre que l'industrialisation de régions rurales a été non seulement possible mais également nécessaire pour faciliter socialement le passage au nouveau mode de produire.

Enfin, je mettais en évidence la diminution sensible, entre 1954, 1962 et 1968 du pourcentage de jeunes de 15 à 24 ans ayant le niveau d'emploi correspondant à leur diplôme le plus élevé. Ce phénomène, qui n'allait que s'amplifier par la suite, pouvait être considéré comme la conséquence de la contradiction croissante entre la généralisation et l'élévation du niveau scolaire des jeunes et la baisse des qualifications réellement requises pour occuper les emplois offerts.

2.4. Résonance, objections, insuffisances et développements: de la crise du travail à la crise de la productivité et de l'emploi

La thèse que j’avais avancée, et qui fut appelée la thèse de la "déqualification-surqualification", a eu quelques impacts en sociologie, économie et histoire du travail et du capitalisme, et continue à être discutée dans différents ouvrages. Mon livre a été partie prenante d’un courant, qui n’est bien sûr apparu comme tel que postérieurement. La même année, en 1974, étaient en effet publiés notamment, Labor and Monopoly Capital de Harry Braverman, les articles de l'historien David Montgomery sur le contrôle ouvrier au début du siècle, les travaux des sociologues Kern et Schumann en Allemagne, et deux années plus tard L’atelier et le chronomètre de Benjamin Coriat, etc. Pour ma part, j'ai été amené à exposer mes résultats dans différents séminaires, groupes, cours, conférences, stages et colloques en France et à l ‘étranger (3).

Dans le courant de la deuxième moitié des années soixante-dix, des objections importantes ont été formulées à la thèse de la "déqualification-surqualification". La première concernait la construction sociale des catégories professionnelles et des systèmes de classification. La seconde était la distinction qui était à opérer entre travail prescrit et travail réel, et notamment le fait qu’en situations perturbées imprévues, et finalement fréquentes, les salariés doivent faire preuve de compétences qui ne sont peut-être pas reconnues, mais qui sont bien réelles. La troisième, considérée comme la plus importante aux yeux de beaucoup, était que l’on observait entre pays des niveaux de division du travail très variables à niveau technique identique et que ces variations résultaient d’un “effet sociétal” selon la formule des chercheurs du LEST, qui avaient développé cette argumentaire.

À ces objections, s'ajoutaient mes propres interrogations. S'il apparaissait par exemple qu'en France et depuis la dernière guerre la division du travail avait été doublée d'une division spatiale du travail dont je faisais l'hypothèse que la seconde avait été un des moyens pour permettre la première, il n'était pas établi pour autant qu'il s'agissait d'une règle générale. Autre question plus fondamentale : mes enquêtes de terrain portaient aussi bien sur des entreprises privées que publics ou des administrations. Y observant le même type de division du travail, j'en avais conclu que le rapport capital-travail avait imposé sa norme aux autres rapports salariés, sans m'interroger plus avant sur leur spécificité. Les trois objections et mes propres interrogations m’ont amené à de nouveaux travaux, qui sont présentés dans la section 3.

Mais il y avait encore plus important. Si j’avais suggéré par quelques exemples que les choix techniques en entreprise étaient partie prenante du processus de division de l’intelligence du travail, je n’avais pas montré concrètement au cours du processus de conception des machines comment s’opérait la matérialisation de présupposés économiques et sociaux dans une architecture mécanique et électronique. Or ce point était décisif pour montrer qu’il valait la peine d’explorer plus avant le processus de division de l’intelligence du travail. La réalisation d’un telle démonstration impliquait que je puisse suivre en entreprise les études de conception et la mise au point d’installations automatisées. L’accès aux Bureaux des méthodes était devenu une condition de la poursuite de mes recherches. Cela me demandera plusieurs années pour y parvenir et me conduira à chercher une posture de chercheur viable scientifiquement et pratiquement. Les résultats obtenus font l’objet de la section 4, “La construction sociale des techniques productives”.

Comme je l'avais montré dans mon livre, je ne m'étais pas engagé dans l'étude de la division de l’intelligence du travail pour elle-même, mais pour tester si elle était un outil d'analyse et de compréhension des transformations du rapport capital-travail, et notamment l'évolution des pratiques ouvrières et patronales. Nous assistions en outre dans la deuxième moitié des années soixante-dix à une transformation majeure : la multiplication des faillites d'entreprises, la montée inexorable du chômage, le renversement du rapport de force social en faveur cette fois-ci des employeurs. On était passé de la crise du travail à la crise de la productivité et de l'emploi. La crise de la sidérurgie française qui avait commencé dans la deuxième moitié des années soixante était un signe avant-coureur de ce qui était en train de devenir une nouvelle époque. J'ai donc mené une longue enquête pour rendre compte de cette crise , présentée en section 5.

Alors qu'elle se terminait par une quasi-faillite en 1979, des inquiétudes croissantes se faisaient jour au même moment concernant l'automobile. Si ce secteur devait connaître le même sort, l'impact en serait autrement plus important, puisque directement ou indirectement il représente plus de 10% de l'emploi national. L'expérience m'avait montré combien l'analyse des entreprises d'une branche nécessitait de compétences, de connaissances, de temps et d'énergie. Un travail coopératif avec les chercheurs travaillant déjà sur le domaine pouvait utilement accélérer le travail et la réflexion. C'est le partage des mêmes constats et convictions, qui nous fit, Centre de Recherches Historiques de l’EHESS (historien, EHESS) et moi-même, prendre l'initiative de créer un réseau pluridisciplinaires de chercheurs en sciences sociales. Nous l'appelâmes le GERPISA (Groupe d'Étude et de Recherche Permanent sur l'Industrie et les Salariés de l'automobile). On en lira une brève histoire en allant à l'entrée "animation et valorisation", sections 2 et 6.

Les difficultés de l'économie américaine dès la fin des années soixante avaient donné lieu à une interprétation de Michel Aglietta en 1974, que les économistes qui formeront plus tard sous l'impulsion de Robert Boyer l’Ecole de la Régulation, reprendront et développeront pour rendre compte de la crise des pays industrialisés après 1974. Ils théorisèrent, sous le nom de fordisme, une phase entière des économies capitalistes allant des années quarante aux années soixante-dix, et son entrée en crise en raison des limites atteintes par la production de masse. Leur thèse n'était pas contradictoire avec ce que j'essayais de montrer. Mais plusieurs points me semblaient prêter à discussion, à en juger par ce que nous observions sur le secteur automobile. Cela m'a amené dans le cadre du GERPISA, d'abord à effectuer un travail critique de ces thèses (1985-1986), puis quelques années plus tard, à la suite de la diffusion de la thèse d’un nouveau modèle productif en lieu et place du fordisme, à lancer, en association avec Robert Boyer, un premier programme international de recherche “Émergence de nouveaux modèles industriels” (1993-1996), puis un second avec Yannick Lung « L’industrie automobile entre mondialisation et régionalisation ». En réexaminant méticuleusement les trajectoires des firmes automobiles, nous avons montré la diversité des modèles productifs à toutes les époques de cette industrie, et les voies différentes de sorties de crise. On trouvera les résultats exposés aux sections 6 et 7.

Enfin, j’ai poursuivi une réflexion sur ce que m’apprenait la division de l’intelligence du travail sur le rapport social dans lequel elle était historiquement apparue et s’était approfondie, le rapport capital-travail, et partant sur les rapports sociaux en général. Cela m’a conduit en m’interroger sur le caractère historique, non seulement des notions de travail, de production et d’économie, mais aussi de leur réalité. De proche en proche, m'étais-je laissé aller effectivement à la théorie totalisante et à ses dangers? Si aucun des rapports sociaux pris isolément ne peut prétendre rendre compte de tout le sens d'un seul phénomène social, chacun d'eux permet par contre d'interroger le réel à partir de l'enjeu qui le constitue. Si les théorisations que l'on peut élaborer de la sorte pour chaque rapport social devront nécessairement être remises en cause lorsqu'on tentera de découvrir comment les rapports sociaux s'articulent entre eux, elles sont pour l'instant une étape nécessaire qui a l'avantage, me semble-t-il, de faire échapper le chercheur aux différentes variantes du déterminisme et du subjectivisme, de dépasser les limites qu'imposent disciplines et sous disciplines des sciences sociales dont les objets sont le plus souvent prédécoupés socialement et non constitués scientifiquement, surtout de substituer à la représentation tenace du réel stratifié en niveaux économique, social, culturel, politique, idéologique, symbolique... une observation du réel à partir de l'enjeu des rapports sociaux ayant tous une dimension économique, sociale, culturelle, politique, idéologique, symbolique, etc. Cette problématique et les travaux qu'elle a suscités sont exposés à la section 8.

➼ Référence pour citation éventuelle: Freyssenet M., "La 'division de l'intelligence du travail', un processus historique structurant l'évolution du rapport capital-travail", CSU, 1984. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.

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(1) ✔ Freyssenet M., “Les rapports de production: travail productif et travail improductif”, Paris, CSU, 1971, 59 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 504 Ko.
Tiré à peu d'exemplaires sous une forme multigraphiée, ce texte a beaucoup circulé et a été plusieurs fois reproduit et commenté. Le Dictionnaire critique du marxisme (PUF), à l'article "Production, travail productif/travail improductif", rédigé par Alain Lipietz, pp. 719-722, expose l'interprétation que je défends, ainsi que l'interprétation "traditionnelle", sans véritablement trancher. L'auteur n'a pas vu comme d'autres commentateurs, que lorsque Marx écrit: "on peut dès lors dire que la caractéristique des travailleurs productifs, c'est-à-dire des travailleurs produisant du capital, c'est que leur travail se réalise dans des marchandises (des produits du travail), de la richesse matérielle. Et ainsi, le travail productif aurait acquis une deuxième détermination, secondaire, distincte de sa caractéristique décisive, qui est absolument indifférente au contenu du travail et indépendante de lui", il parle de la marchandise au sens de la valeur d'échange, il désigne "une existence fictive, uniquement sociale de la marchandise, absolument distincte de sa réalité physique ; ... l'illusion vient ici de ce qu'un rapport social se présente sous la forme d'objet". Histoire des Doctrines Économiques , K. Marx, Ed. Costes, Paris, tome 2, pp. 33-34.
(2) ✔ Freyssenet M., “Le processus de déqualification-surqualification de la force de travail”, CSU, Paris, 1974, 247 p. Deuxième édition écourtée et légèrement modifiée : Freyssenet M., Qualification du travail : tendances et mises en question, Paris, La Documentation française, 1975, 198 p. Troisième édition augmentée d'un chapitre: Freyssenet M., La division capitaliste du travail, Paris, Savelli, 1977, 221 p.
(3) Séminaires de M. Lévy-Leboyer, P. Bernoux, P. Bourdieu, J. Lojkine, C. Bettelheim, M. Rebérioux, B. Secchi (Milan), A.B. Collida (Venise); École Nationale d'Anthropologie et d'Histoire de Mexico; stages de formation et de réflexion syndicales à l'Institut des sciences sociales du travail de Sceaux; séminaire "Emploi" du Commissariat au Plan; colloque de Dourdan I organisé par le Groupe de Sociologie du Travail (Claude Durand), etc.