La ‘production au plus juste’ dans une monde de libre-échange serait-elle l’avenir ?

Référence du texte

Boyer R., Freyssenet M., « La ‘production au plus juste’ dans une monde de libre-échange serait-elle l’avenir ? », GERPISA, Paris, 1999, 20p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 324 Ko.

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Il fait partie d'un ensemble de textes préparatoires à la rédaction d'un ouvrage en projet: « Le Monde qui a changé la machine. Un essai d'interprétation de l'histoire mondiale des firmes automobiles ». Aller à « Voir aussi ».

Résumé

Plusieurs interprétations de la crise ont été avancées. Pour les uns, l’exceptionnelle croissance de l’immédiat après guerre tenait à la constitution d’un mode de développement original centré sur l’automobile et ses dérivés, le fort ralentissement de la croissance après 1973 marquant l’érosion de son potentiel de progression de la productivité et par extension des rentes de monopole (Freeman, Soete, 1994). Spécialistes de la science et de la technologie, économistes et gestionnaires ont alors logiquement recherché quels pouvaient être les successeurs à l’industrie automobile et au modèle industriel dont on pensait qu’il l’avait entièrement caractérisée : le fordisme. Les technologies de l’information et des télécommunications, et toutes celles qui dériveront de leur intégration, devraient engendrer, selon eux, l’équivalent du secteur de l’automobile et relancer la croissance sur de nouvelles bases sectorielles. Conséquence de ce diagnostic, il conviendrait pour les chercheurs d’arrêter de privilégier l’industrie automobile, et de s’intéresser dorénavant en priorité aux industries électronique, informatique et à celle des télécommunications.

Pour d’autres, la consommation de masse a fait son temps: le niveau de vie atteint dans les pays industrialisés appelle une différenciation croissante des produits, surtout ceux associés au statut social, de sorte que ce basculement de la demande entrerait en synergie avec la possibilité d’une spécialisation flexible, rendue économiquement rentable par les percées de l’électronique appliquée à la gestion de la production et des réseaux de vente (Piore, Sabel, 1989).

D’autres encore, constatant les gains de productivité considérables réalisés et réalisables dans un proche avenir dans le cadre d’une économie de marché à laquelle il n’y aurait plus d’alternative, préconisent une réduction drastique du temps de travail, par son partage, et la valorisation sociale des activités non-marchandes, notamment dans le domaine des services seuls susceptibles d’améliorer la qualité de la vie (Gorz, 1988 ; Rifkin, 1996).

Mais l’une des analyses les plus populaires dans les années 90 et qui le demeure encore dans nombre d’esprits, est sans conteste celle que proposa des chercheurs du MIT regroupés dans IMVP (International Motor Vehicle Program): après la « production de masse », la « production au plus juste » correspondrait à un système qui devrait changer le monde, pour paraphraser le titre de leur ouvrage, qui synthétise une analyse des industries automobiles au niveau mondial à la fin des années quatre-vingt (Womack, Jones, Ross, 1990). Par opposition à ceux qui valorisent les technologies de l’information, les auteurs considèrent que l’important est de mettre en œuvre un modèle productif adapté à l’époque et que ce modèle-là, qu’ils pensent avoir trouvé, est né au Japon et une fois de plus dans le secteur de l’automobile. De même que les tenants de la spécialisation flexible, ils pensent que leur système, la « production au plus juste », combine les meilleurs aspects de la production artisanale et de la production de masse, résolvant du même coup et la crise de la productivité et la crise du travail des années soixante-dix. Cette vision n’a sans doute pas été étrangère au succès considérable qu’a remporté l’ouvrage auprès des dirigeants d’entreprise, notamment de l’industrie automobile, faisant d’eux les inventeurs du monde de demain. Compte tenu de son éclatante supériorité, la diffusion de la « production au plus juste » ne saurait être ralentie que par des barrières douanières maintenues inutilement pour préserver des systèmes de production dépassés. Ce nouveau modèle industriel se chargera tôt ou tard de les faire disparaître, comme « la production de masse » aura éliminé « la production artisanale » du début du siècle.

Des chercheurs de sciences sociales (économie, gestion, géographie, histoire et sociologie) spécialistes de l’automobile, regroupé dans un réseau initialement français puis international, le GERPISA (Groupe d’Étude et de Recherche Permanent sur l’Industrie et les Salariés de l’Automobile), ont accueilli le livre de leurs collègues du MIT d’abord avec intérêt, dans la mesure où il synthétisait nombre d’observations sur ce qui apparaissait être alors les « méthodes japonaises » et qu’il semblait démontrer la supériorité de ces méthodes par les résultats d’une enquête comparative mondiale sur les niveaux de productivité des usines de montage automobile, la première qui n’est jamais été effectuée avec une telle précision et étendue. Toutefois ils émirent rapidement nombre d’objections et de critiques.

Le GERPISA a privilégié depuis sa naissance les enquêtes de terrain et les analyses historiques afin de cerner les transformations effectives intervenues dans l’industrie automobile, au-delà des discours tenus par les acteurs. Pour mener à bien le programme sur l’émergence de nouveaux modèles industriels, des chercheurs de diverses disciplines et nationalités se sont donc regroupés et rencontrés régulièrement à l’occasion de séminaires, groupes de travail et colloque internationaux annuels. Sur la base du volontariat, ils ont associé leurs compétences et leurs connaissances pour essayer de répondre à la question de la pluralité ou non des modèles productifs, c’est-à-dire à la question de savoir si les salariés et les dirigeants des entreprises étaient condamnés à adopter le modèle industriel qui serait né au Japon, ou bien s’ils avaient la possibilité d’emprunter d’autres voies, tout aussi efficaces, mais qui répondraient mieux au « compromis » qu’ils souhaitent perpétuer ou instaurer entre eux.

Les travaux menés (Boyer, R., Charron E., Jurgens U. et Tolliday S., eds,1998 ; Durand, J.P., Stewart, P., Castillo, J.J., dir., 1998 ; Freyssenet M., Mair A., Shimizu K., Volpato G., eds, 1998 ; Lung Y., Chanaron J.J., Fujimoto T., Raff D., eds, 1999) ont permis de conclure à la pluralité des modèles productifs, aussi bien dans le passé qu’aujourd’hui et probablement dans l’avenir. En revanche, le temps et les moyens financiers ont manqué pour mener plus loin la réflexion et parvenir à une caractérisation commune des modèles identifiés. Ayant assumé tout au long de la réalisation du programme son animation scientifique en proposant les clarifications conceptuelles que les travaux menés permettaient et les élaborations théoriques qu’ils autorisaient (Boyer, Freyssenet, 1995) nous avons tenté, à partir des résultats obtenus et de recherches complémentaires qui ont été nécessaires d’effectuer, de caractériser le plus rigoureusement possible ces modèles productifs et leurs conditions de possibilité et de viabilité. Ce faisant, nous avons essayé de cerner, pour chaque contexte macro-économique et international, les différents « compromis de gouvernement d’entreprise » à leur fondement. L’article présente le schéma élaboré pour définir, identifier et caractériser les modèles productifs

Plan

1. Quels Mondes possibles pour le XXIe siècle?
2. La « production au plus juste » dans un monde de libre-échange serait-elle l’avenir?
3. Tout ne va pas toujours! Charmes et limites de l’empirisme
4. Les modèles productifs sont-ils propres à chaque société?
5. Le programme de recherche pluridisciplinaire et international du GERPISA, « Émergence de nouveaux modèles industriels »
6. Les principales hypothèses: les modèles productifs appréhendés comme des processus de mise en cohérence des dispositifs permettant de réduire les incertitudes du marché d’une part, du travail d’autre part
7. L’avenir ne ressemble pas au passé et dure longtemps. Les principales conclusions du programme du GERPISA
7.1. Deux conditions de la profitabilité au coeur des modèles productifs: pertinence de la « stratégie de profit » et « compromis de gouvernement de l’entreprise » sur les moyens cohérents à employer
7.2. Il n’y a pas eu un, mais trois modèles productifs performants, entre 1974 et 1992
7.3. Le Monde qui a changé la machine

Bibliographie

Mots-clés

Industrie automobile, libre-échange, production au plus juste, lena production, production de masse, production artisanale, internationalisation, mondialisation, régionalisation, modes de croissance nationaux, structure du marché, structure du travail, stratégie de profit, histoire des entreprises, théorie de la firme, économies d’échelle, effets de variété, innovation, qualité, réduction des coûts, modèles productifs, relation salariale, organisation productive, politique-produit, compromis de gouvernement d’entreprise, modèle taylorien, modèle woollardien, Fordisme, modèle fordien, modèle sloanien, Toyotisme, modèle toyotien, modèle hondien, GERPISA, IMVP

Disciplines concernées

Économie, Géographie, Gestion, Histoire, Science du politique, Sociologie.

Contexte d’écriture

Contribution
à l’évolution du questionnement personnel
à la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
au débat scientifique national et international
à la diffusion des résultats de la recherche
à la valorisation des résultats de la recherche

Références, commentaires, notes critiques

Pertinence actuelle

Voir aussi

Boyer R., Freyssenet M., « Le système de production Ford et sa crise précoce, 1908-1939. Un essai d’interprétation et les possibles enseignements », GERPISA, Paris, 1999, 34 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 650 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Les modèles productifs que le système de production de Ford n’a pas fait disparaître… ou l’introuvable production artisanale, 1895-1939 », GERPISA, 1999, 35 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 536 Ko.

Boyer R., Freyssenet M.,« General Motors et Chrysler surpassent Ford… en inventant de nouvelles stratégies de profit et de nouveaux systèmes de production, 1920-1939 », GERPISA, 1999, 31 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 500 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « La diversité des modes de croissance nationaux de l’après-guerre et les stratégies de profit poursuivies par les constructeurs automobiles, 1945-1974 », GERPISA, 1999, 42 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 550 Ko.

Boyer R., Freyssenet M.« Le modèle sloanien a-t-il été le one best way des Trente Glorieuses », GERPISA, Paris, 1999, 52 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 660 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « La crise du modèle sloanien aux Etats-Unis et l’affirmation de deux nouveaux modèles au Japon, 1967-1973 » , GERPISA, Paris, 1999, 40 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 760 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Non pas un…, mais trois modèles productifs, 1974-1985 », GERPISA, Paris, 40 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 608 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Rien n’est définitif. Tout modèle productif a des limites, 1986-1992 », GERPISA, Paris, 1999, 32 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 600 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Le tournant des années 90. Feu l’irrésistible japonisation des firmes. L’offensive libérale », GERPISA, Paris, 1999, 54 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 1,5 Mo.

Boyer R., Freyssenet M., « Les théories ne s’usent que si l’on s’en sert… Un peu de prospective», GERPISA, Paris, 1999, 44 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 3,2 Mo.

Boyer R., Freyssenet M., « Dix enseignements d’un siècle d’histoire automobile, à propos des modèles productifs », GERPISA, Paris, 1999, 21 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 272 ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Glossaire des notions élaborées pour analyser les modèles productifs», GERPISA, Paris, 1999, p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 288 ko.

Boyer R., Freyssenet M., «Les stratégies de profit et les performances des firmes automobiles, 1965-1994. Une analyse statistique », GERPISA, Paris, 60 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 5,4 Mo.

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http://www.gerpisa.univ-evry.fr/

Date de la dernière mise à jour de la fiche de présentation

2006.10.18

Date de la mise en ligne de l’article

2006.10.18, Boyer R., Freyssenet M., ]« La ‘production au plus juste’ dans une monde de libre-échange, serait-elle l’avenir ? », GERPISA, Paris, 1999, 20p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 324 Ko.

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