Les théories ne s’usent que si l’on s’en sert… Un peu de prospective

Référence du texte

Boyer R., Freyssenet M., « Les théories ne s’usent que si l’on s’en sert… Un peu de prospective», GERPISA, Paris, 1999, 44 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 3,2 Mo.

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Il fait partie d'un ensemble de textes préparatoires à la rédaction d'un ouvrage en projet: « Le Monde qui a changé la machine. Un essai d'interprétation de l'histoire mondiale des firmes automobiles ». Aller à « Voir aussi ».

Résumé

Une première version de ce texte, écrite en 1997, mettait en garde contre les pronostics d’une économie mondiale qui serait nécessairement en route vers un régime libre-échangiste, réconciliant harmonieusement des intérêts initialement contradictoires, et d’une révolution concurrentielle qui exigeraient des firmes une réduction continue des coûts à volume constant pour le plus grand bonheur des consommateurs. Les désordres financiers consécutifs à la crise asiatique, la grande difficulté des institutions internationales à limiter leur propagation, le spectre d’une récession mondiale et des troubles politiques et sociaux qui n’ont pas manqué de s’en suivre, ont changé « l’air du temps », au profit d’une réhabilitation des régulations politiques des activités économiques, en moins de temps que n’auraient jamais pu l’obtenir toutes les argumentations les plus rigoureuses des chercheurs les plus perspicaces de la terre entière. En outre, l’Union Européenne, relativement épargnée par la crise financière, semble vouloir se convaincre, le changement de majorité politique aidant, qu’elle peut devenir une zone de stabilité, pour autant que les pays qui la composent se décident à coordonner leurs politiques économiques et à construire des institutions de régulation qui leur soient communes. Les pays du sud-est asiatique, traumatisés par la crise qui a brutalement interrompu une croissance leur laissant espérer d’accéder au rang des pays développés et par le traitement que les institutions financières internationales leur ont imposé, pourraient chercher à surmonter leurs rivalités et à intensifier leur coopération régionale.

Il y a peu, il fallait déployer des efforts considérables pour ne serait-ce que faire admettre que l’on puisse émettre des doutes quant à l’inévitable mondialisation, il semble maintenant presque devenu évident à beaucoup que le Monde sera beaucoup plus diversifié et complexe qu’ils ne s’en étaient persuadés. Pour nombre d’observateurs, l’impératif de la prochaine décennie était en effet l’ouverture de tous les pays à l’échange international, selon des règles qui devaient assurer la transparence absolue de la concurrence. Ainsi, espérait-on un état final meilleur pour l’ensemble des pays, des firmes et des consommateurs. Les zones de libre-échange ou d’intégration économique ne devaient constituer qu’une étape vers cet état idéal. Si tel ne devait pas être le cas, elles étaient préjudiciables au bien-être économique et devraient être démantelées. Par ailleurs, une énorme littérature destinée aux gestionnaires d’entreprises plaidait pour une déconnexion presque complète de la stratégie des firmes vis-à-vis de leur espace d’origine: à défaut d’être globales, elles seraient ruinées par la concurrence acharnée qui s’annonçait à l’échelle mondiale. C’est souvent d’ailleurs en ces termes que la supériorité d’un modèle productif unique était présentée.

Les firmes ont en fait, pour la première fois semble-t-il dans l’histoire industrielle, à effectuer des choix stratégiques majeurs, alors même que les règles du jeu à l’échelle internationale en matière de commerce, d’investissement direct, de droit de la propriété intellectuelle, de règles de concurrence, de normes techniques, de taxation, etc. et que les modes de croissance et de distribution des revenus qui prévaudront sont extrêmement incertains. La différence est profonde par rapport à la donne de l’après seconde guerre mondiale qui avait fixé d’emblée une large fraction de l’architecture institutionnelle, nationale et internationale, sur la base desquelles les firmes pouvaient appuyer leur planification et leurs choix de stratégie de profit. Comment décider face à une telle « incertitude systémique »? Pourtant, chaque jour, les firmes de l’automobile doivent faire des choix en matière de politique-produit et d’internationalisation, choix qu’elles pourront amèrement regretter selon les configurations qui prévaudront.

Est-ce que les outils d’analyse que nous avons forgés en examinant ce siècle d’industrie automobile nous donnent les moyens de ne pas être ballottés par « l’air du temps »? Est-ce qu’ils nous permettent de construire des scénarios combinant régime international, recomposition de l’espace mondial, modes de croissance et de distribution du revenu, que nous pourrions utiliser pour évaluer la pertinence des différentes stratégies de profit, pour apprécier les politiques actuellement suivies par les firmes et pour émettre des hypothèses sur les modèles productifs possibles à l’avenir? « Donnez-moi un monde et je vous dirai quelles sont les configurations viables... », tel pourrait être le propos ... et l’imprudent défi du présent chapitre.

Les chercheurs en sciences sociales répugnent généralement à ce type d’exercice, tant ils ont conscience de la complexité du social et des ruses de l’histoire. Le plus grand nombre estime n’être en mesure que d’apporter quelques lumières nouvelles sur ce qui est constatable, et donc déjà advenu. La prévision relèverait même exclusivement du conseil et de l’action et ne saurait être confondue avec la recherche. Cette modestie et cette prudence, tout à fait fondées, peuvent toutefois avoir une conséquence fâcheuse et cacher un évitement de la critique scientifique. La conséquence fâcheuse serait de faire passer la théorie pour ce qu’elle n’est pas, à savoir une explication du monde, alors que sa raison d’être est simplement de fournir des outils, si possible plus efficaces que les précédents, pour analyser les processus sociaux auxquels nous participons, qu’ils soient micro ou macro. L’évitement de la critique scientifique serait précisément de ne pas tester le degré de pertinence des outils d’analyse élaborés, au-delà des périodes étudiées, et de se réfugier dans des débats « thèse contre thèse », finalement très confortables pour les parties en présence parce que les thèses sont par nature irréconciliables.

La mise en défaut partielle de la théorie proposée conduit à en cerner plus rapidement les limites de validité, et à imaginer des concepts plus efficaces. Ainsi progresse vraiment la science. Nous prendrons donc le risque d’être démentis par les faits à venir, sachant que la probabilité est grande que nous le soyons, dans le seul souci de pouvoir améliorer la démarche et les moyens d’analyse proposés ici et si nécessaire de pouvoir en d’élaborer d’autres sans retard.

Le Monde évolue bien sûr à travers l’entrecroisement et la confrontation de nombreux processus sociaux, fruits de la vision et de l’action de nombreux acteurs et de leurs effets intentionnels et inintentionnels. Pour comprendre cet écheveau, il nous faut tout d’abord essayer de le démêler, en commençant par identifier les processus qui semblent les plus importants dans la recomposition actuelle du Monde. Ensuite pour comprendre en quoi ils se confrontent et comment ils peuvent interagir, nous essaierons d’expliciter leur logique propre et les conséquences qu’ils auraient s’ils prévalaient chacun dans leur pureté. Nous serons après cela mieux en mesure de réfléchir sur leur combinaison et interaction.

Pour ne pas multiplier les cas de figure qui résulteraient du croisement systématique des régimes internationaux et des modes de croissance nationaux possibles, nous considérerons seulement trois « scénarios » de recomposition du Monde. Non pas qu’ils soient les plus plausibles, mais parce qu’ils constituent, nous semble-t-il, les trois tendances qui divisent et diviseront encore le Monde, au moins dans la décennie à venir.

Le premier scénario consisterait à une libéralisation généralisée des échanges et à une homogénéisation des modes de croissance nationaux, sous l’effet d’une concurrence libérée des entraves étatiques et plus ou moins régulée par des organismes internationaux, de type OMC, FMI ou Banque Mondiale, ainsi que le souhaite en cette fin de siècle la puissance économiquement et politiquement dominante, les États-Unis. Mais il se pourrait aussi que parviennent à s’imposer, au milieu de pays demeurés politiquement indépendants, mais généralement économiquement dépendants, quelques pôles régionaux, se dotant ou non d’un mode homogène de croissance, regroupant des pays industrialisés et satellisant des pays émergents voisins, comme l’Union Européenne, l’ALENA, le Mercosur, voire un jour l’ASEAN. Enfin un troisième scénario serait celui de la prédominance du fait national, sous l’effet de la montée rapide en puissance, à côté des grands pays industrialisés actuels, de quelques nations « émergentes », notamment les plus peuplées et disposant de ressources naturelles et humaines importantes, comme par exemple la Russie, la Chine et l’Inde.

Nous considérerons donc d’abord chacun de ces scénarios dans leur logique pure, pour mieux en cerner les limites et les conséquences sur les stratégies de profit et des compromis de gouvernement des firmes possibles. Nous montrerons ensuite que le Monde à venir sera « travaillé » par ces trois tendances et que les firmes, leurs propriétaires, leurs dirigeants, leurs salariés, seront face à une incertitude systémique qu’elles ont rarement connue, mais qui heureusement, à condition d’en saisir la nature, n’empêche pas de faire des choix viables clairs.

Plan

Introduction. Est-ce que le schéma d’analyse auquel nous sommes parvenus en reconstituant l’histoire politique, économique et sociale de ce siècle automobile peut nous aider à penser l’avenir?

1. UN MONDE LIBRE-ÉCHANGISTE EST-IL EN COURS DE CONSTITUTION? QUEL MODE DE CROISSANCE EN DÉCOULERAIT-IL? QUELS SERAIENT LES STRATÉGIES DE PROFIT ET LES MODÈLES PRODUCTIFS POSSIBLES?
1.1. Peut-on affirmer que la formation d’un espace mondial libre-échangiste est maintenant irréversible?
1.2. Quelle serait la viabilité d’un mode de croissance « concurrencé et concurrentiel » à l’échelle mondiale?
1.3. La nécessaire diversité des stratégies de profit et des modèles productifs dans un mode de croissance « concurrentiel-concurrencé » généralisé
1.4. Libéralisation des mouvements de capitaux et du travail et l’hétérogénéisation nationale ou régionale de l’espace mondial

2. LA CRÉATION D’UN ESPACE MONDIAL RÉGIONALISÉ MULTI-POLAIRE
2.1. Sommes-nous engagés dans ce scénario? Quelles sont les forces qui poussent dans ce sens et celles qui s’y opposent?
2.2. Quels seront les modes de croissance nationaux dans les ensembles régionaux en constitution?
2.3. Quelles stratégies d’internationalisation des firmes dans un espace mondial régionalisé et multipolaire?

3. DE NOUVELLES FONDATIONS AUX NATIONS

4. LES FIRMES FACE A UNE INCERTITUDE SYSTÉMIQUE
4.1. La combinaison des trois scénarios est l’horizon le plus probable
4.2. Est-il possible de choisir raisonnablement une stratégie de profit et une stratégie d’internationalisation dans un contexte aussi kaléidoscopique?
4.3. Les anticipations des firmes et les risques qu’elles ont pris

Conclusion: Quel Monde? Quels modes de croissance ? Quels compromis de gouvernement d’entreprise ?

Bibliographie

Mots-clés

Prospective, scenario, automobile, fusions, acquisitions, alliances, séparations d’entreprises, croissance interne, croissance externe, libre-échange, internationalisation, mondialisation, régionalisation, nation, modes de croissance nationaux, taux de change, structure du marché, structure du travail, stratégie de profit, histoire des entreprises, théorie de la firme, production de masse, lean production, commonalisation, économies d’échelle, effets de variété, innovation, qualité, réduction des coûts, modèles productifs, relation salariale, organisation productive, politique-produit, compromis de gouvernement d’entreprise, Fordisme, modèle fordien, modèle sloanien, Toyotisme, modèle toyotien, modèle hondien, General Motors, Ford, Chrysler, BLMC, Renault, Citroën, Fiat, Volkswagen, Opel, Mercedes, BMW, Volvo, Toyota, Nissan, Honda, Mitsubishi, Mazda, syndicat, UAW, Union Européenne, ALENA, ASEAN, Mercosur, pays émergents, Europe centrale et orientale, Allemagne, Espagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, Russie, Chine, Inde, Brésil.

Disciplines concernées

Économie, Géographie, Gestion, Histoire, Science du politique, Sociologie.

Contexte d’écriture

Contribution
à l’évolution du questionnement personnel
à la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
au débat scientifique national et international
à la diffusion des résultats de la recherche
à la valorisation des résultats de la recherche

Références, commentaires, notes critiques

Pertinence actuelle

Voir aussi

les autres textes préparatoires au livre en projet "Le monde qui a changé la machine. Essai d'interprétation d'un siècle d'histoire automobile".

Boyer R., Freyssenet M., « La ‘production au plus juste’ dans une monde de libre-échange, serait-elle l’avenir ? », GERPISA, Paris, 1999, 20p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 500 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Le système de pro-duction Ford et sa crise précoce, 1908-1939. Un essai d’interprétation et les possibles enseignements », GERPISA, Paris, 1999, 34 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 650 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Les modèles pro-ductifs que le système de production de Ford n’a pas fait disparaître… ou l’introuvable production artisanale, 1895-1939 », GERPISA, 1999, 35 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 536 Ko.

Boyer R., Freyssenet M.,« General Motors et Chrysler surpassent Ford… en inventant de nouvelles stratégies de profit et de nou-veaux systèmes de production, 1920-1939 », GERPISA, 1999, 31 p. Édition numé-rique, freyssenet.com, 2006, 500 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « La diversité des modes de croissance nationaux de l’après-guerre et les stratégies de profit poursuivies par les constructeurs automobiles, 1945-1974 », GERPISA, 1999, 42 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 550 Ko.

Boyer R., Freyssenet M.« Le modèle sloanien a-t-il été le one best way des Trente Glorieuses », GERPISA, Paris, 1999, 52 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 660 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « La crise du modèle sloanien aux Etats-Unis et l’affirmation de deux nouveaux modèles au Japon, 1967-1973 » , GERPISA, Paris, 1999, 40 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 760 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Non pas un…, mais trois modèles productifs, 1974-1985 », GERPISA, Paris, 40 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 608 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Rien n’est définitif. Tout modèle productif a des limites, 1986-1992 », GERPISA, Paris, 1999, 32 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 600 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., « Le tournant des années 90. Feu l’irrésistible japonisation des firmes. L’offensive libérale », GERPISA, Paris, 1999, 54 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 1,5 Mo.

Boyer R., Freyssenet M., « Dix enseignements d’un siècle d’histoire automobile, à propos des modèles productifs », GERPISA, Paris, 1999, 21 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 272 ko.

Boyer R., Freyssenet M., Glossaire des notions élaborées pour analyser les trajectoires des firmes et identifier les modèles produc-tifs, GERPISA, Paris, 1999, 19 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 288 Ko.

Boyer R., Freyssenet M., «Les stratégies de profit et les performances des firmes automobiles, 1965-1994. Une analyse statistique », GERPISA, Paris, 60 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 5,4 o.

Site possible d’achat ou de commande en ligne de la publication papier

http://www.gerpisa.univ-evry.fr/

Date de la dernière mise à jour de la fiche de présentation

2006.09.11

Date de la mise en ligne de l’article

2006.09.11, Boyer R., Freyssenet M., « Les théories ne s’usent que si l’on s’en sert… Un peu de prospective», GERPISA, Paris, 1999, 44 p. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 3,2 Mo.

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