Les énigmes du travail

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Référence du numéro spécial

Desmarez P., Freyssenet M. (dir.), “Les énigmes du travail”, n° hors série de Sociologie du Travail, 1994, 125 p.

Présentation

Le doute quant à la possibilité de créer un nombre suffisant d'emplois pour donner du travail à tous les actifs s'est développé ces dernières années. Il est à l'origine d'un débat public qui traverse et parfois divise les courants politiques, intellectuels et scientifiques. On ne compte plus les articles, les séminaires, les colloques, les livres, les numéros spéciaux de revue, les lettres de lecteurs, les rapports, les déclarations de différentes autorités morales ou religieuses, sans parler des projets de loi et des décrets gouvernementaux contestés, qui, depuis fin 1992, alimentent en France quasi quotidiennement la réflexion et les discussions à ce sujet. La rupture constatée entre croissance et emploi a amené à s'interroger ou à se réinterroger sur le travail et sur la place qu'il occupe dans nos sociétés.

Alors qu'en d'autres temps le débat sur l'emploi serait resté pour l'essentiel cantonné au domaine économique, il en déborde aujourd'hui largement, tant les solutions à trouver pour faire face au chômage structurel, qui déstabilise socialement aujourd'hui plusieurs pays industrialisés, impliquent de répondre à de nombreuses questions: notamment sur le sens et le contenu à donner au travail par rapport aux autres activités humaines, sur le temps à lui consacrer, sur les « besoins » qui seraient à satisfaire selon des modalités à inventer, sur les choix stratégiques, techniques, organisationnels et sociaux des entreprises et des États. En raison de leur complexité, les crises ont la particularité de faire voler en éclats les distinctions communes et, parfois, les clivages disciplinaires.

Les échanges entre les chercheurs, de disciplines scientifiques différentes, analysant le travail se sont intensifiés ces dernières années, et les domaines concernés par les débats se sont élargis, notamment à l'emploi'. Le Colloque Interdisciplinaire « Travail: recherches et prospective », qui s'est tenu à Lyon du 30 novembre au 2 décembre 1992, à l'initiative du PIRTTEM CNRS (Programme interdisciplinaire de recherche Technologies, Travail, Emploi et Modes de vie), a précisément eu pour but de faire le bilan des travaux réalisés, et de dégager de nouvelles pistes de recherche. Jacques De Bandt, Président du Comité d'Organisation, le présente dans l'avant propos

Sociologie du travail saisit l'occasion du débat public sur le travail pour publier certaines des contributions à ce colloque, préparées dans le cadre d'un groupe de réflexion sur le concept de travail. L'objectif de ce groupe a été d'expliciter les déplacements de définition du travail résultant de recherches menées ces dernières années dans différentes disciplines. Les articles présentés dans ce numéro', ceux de Jean Claude Moisdon (gestion), de François Lhote, Maryvonne Dulmet et Javier Ortiz Hernandez (sciences de l'ingénieur), de Christophe Dejours et Pascale Molinier (psychologie du travail), de Michèle Lacoste (linguistique), de Marie Noëlle Chamoux (anthropologie), d'Alain Cottereau (sociologie) et de Jacques Henri Jacot (économie) soulignent tous le caractère énigmatique du travail tant dans sa dimension humaine que dans sa dimension historique et suggèrent de nouvelles pistes de conceptualisation pour en rendre compte. Ces pistes sont reprises par Michel Freyssenet (sociologie), qui a assuré l'animation du groupe de réflexion, dans le dernier article de ce numéro. Il propose une façon de les combiner, dans le but de tirer parti de leur richesse respective.

La coopération interdisciplinaire « loin de créer de la confusion ou des conflits, peut conduire la recherche à une efficacité accrue ». Elle a pour premier mérite de faire connaître les interrogations, les thématiques et les apports de chaque discipline. On constatera à la lecture que subsistent des méconnaissances réciproques, ce qui témoigne du besoin d'approfondir et d'intensifier les échanges. Parce qu'elles proviennent notamment de sciences dont l'intérêt pour le travail s'est affirmé récemment (on pense à la linguistique, aux sciences de l'ingénieur ou à la gestion), les pistes nouvelles ouvertes par les textes qui suivent sont d'autant plus stimulantes. L'éventail présenté ici, même s'il est particulièrement large, ne prétend pas à l'exhaustivité, et encore moins être un bilan des apports des différentes sciences sociales du travail. Cela aurait suppose non seulement que chacune des disciplines concernées ait pu être représentée, mais encore que tous les domaines aient été abordés avec la diversité de problématique qui caractérise chacune de ces spécialités.

Depuis un certain nombre d'années, et à des degrés divers selon les pays, il se trouve, à l'intérieur même de la sociologie du travail, des voix pour diagnostiquer une « crise » de la discipline. Ce diagnostic repose pour l'essentiel sur ce qui est souvent présenté comme un double constat: la moindre « centralité » du travail dans la vie sociale et un objet qui se dérobe ou s'effrite.

Que la sociologie du travail, en particulier française, ait été instituée autour d'un objet qui n'a plus, s'il l'a jamais eu, le caractère central qui lui a été attribué : la situation de travail de l'ouvrier masculin de la grande industrie, ne fait pas de doute. Mais les recherches en sociologie du travail n'ont jamais tenu dans ce champ étroit. Très vite et de plus en plus massivement depuis vingt ans, confor¬mément aux souhaits exprimés, par exemple, par les responsables du Traité de Sociologie du travail, les regards se sont aussi portés ailleurs, notamment sur l'extérieur de l'entreprise, les multiples formes prises par le travail et les groupes professionnels les plus variés. Même si cette tendance a pu lui être reprochée, la sociologie du travail a ainsi progressé dans la perspective qui est la sienne; « étudier la société comme oeuvre des hommes, concevoir ses transformations comme le produit du travail collectif et rendre compte de la diversité des formes que prend dans son devenir la civilisation industrielle »

L'apport des articles de ce numéro est de contribuer à repenser le travail et, ce faisant, d'aider à renouveler le débat scientifique en la matière. Sociologie du travail entend bien continuer à alimenter la réflexion dans ce sens.

Pierre DESMAREZ Institut de sociologie, Université libre de Bruxelles
Michel FREYSSENET Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (IRSCO CNRS), Centre de sociologie urbaine (CSU)

Plan

Présentation. Pierre Desmarez et Michel Freyssenet
Avant propos. Jacques De Bandt

1. Appareil gestionnaire et travail ou de la lacune comme opportunité. Jean Claude Moisdon
2. Sciences de l'ingénieur et sciences du travail. François Lhote, Maryvonne Dulmet et Javier Ortiz Hernandez
3. Le travail comme énigme. Christophe Dejours et Pascale Molinier
4. Langage et travail : quelques perspectives. Michèle Lacoste
5. Sociétés avec et sans concept de travail. Marie Noëlle Chamoux
6. Théories de l'action et notion de travail : note sur quelques difficultés et quelques perspectives. Alain Cottereau
7. Les transformations du travail vues par un économiste : régulation,conventions ou institutions? Jacques-Henri Jacot
8. Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail. Michel Freyssenet

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Résumés des articles

Appareil gestionnaire et travail ou de la lacune comme opportunité. Jean Claude Moisdon

Les chercheurs en gestion ont progressivement abandonné l'idée selon laquelle il serait possible de définir un modèle, fondé sur la planification, I 'instrumentalisation et la prévisibilité, permettant de prédéterminer et de piloter l'ensemble des actes de la production. L'auteur explique que les lacunes laissées par l'appareil gestionnaire ne peuvent pas être comblées par une structuration toujours plus fine, mais doivent plutôt être considérées comme autant d'occasions de produire de nouveaux acteurs susceptibles de jouer un rôle d'interface et de rechercher des compromis, grâce à un dispositif autorisant à la fois l'examen des règles de comportement et leur modification éventuelle.

Sciences de l'ingénieur et sciences du travail. François Lhote, Maryvonne Dulmet et Javier Ortiz Hernandez

Cet article décrit comment des ingénieurs de l'industrie et de la recherche ont pris conscience de la nécessité de dépasser les limites de leur formation en s'ouvrant aux sciences de l'homme et de la société. Les auteurs s'efforcent de préciser le type de savoir formalisé et argumenté dont les futurs ingénieurs devraient disposer, en illustrant leur point de vue par deux exemples, celui de l'automatisation et celui de l'ingénierie concourante. Pour tenter d'appréhender la mixité socio technique de l'univers de l'ingénieur, les auteurs proposent un cadre de réflexion interdisciplinaire qui repose sur une définition de la notion de travail faisant une place à la responsabilité et à l'organisation.

Le travail comme énigme. Christophe Dejours et Pascale Molinier

Les auteurs récusent l'idée devenue commune selon laquelle le travail n'aurait plus de caractère énigmatique tant sur le plan scientifique que sur le plan pratique. Le déni de ce caractère là serait même ce qui le définirait le mieux aujourd'hui. Des enquêtes en psychodynamique du travail et en ergonomie, il ressort trois dimensions essentielles sans lesquelles le travail ne peut être effectué: l'ingéniosité, la coopération et la mobilisation subjective. Central dans l'accomplissement de soi et la constitution du lien social, le travail a le statut d'un concept indissociable d'une théorie de la société.

Langage et Travail: quelques perspectives. Michèle Lacoste

Les études sur les relations entre langage et travail sont variées; l'auteur en donne un panorama, en attirant à la fois l'attention sur l'intérêt renouvelé pour les questions anciennes et sur le développement de nouveaux domaines. Partant des propriétés du langage tenues pour essentielles, Michèle Lacoste précise ensuite la manière dont les problématiques qu'elles soulèvent s'actualisent dans les études sur le travail; elle insiste sur la nécessité de prendre le langage en considération pour comprendre le travail non seulement comme activité située et coopérative, mais encore comme activité normée et contrainte.

Sociétés avec et sans concept de travail. Marie Noëlle Chamoux

La catégorie de travail ne se transpose pas aisément et immédiatement à toutes les sociétés humaines. Selon les cas, la notion nous semble absente, éclatée ou de contenu variable. Les antithèses du travail paraissent hétéroclites. Ces impressions disparaissent quand on considère les catégorisations indigènes au lieu de partir du concept de travail tel que nous le définissons. On en vient donc à s'interroger sur le statut du concept de travail: est il la catégorie d'usage universel qu'on prétend, ou est il une notion ethnocentrique? Ce doute permet de renouveler l'éclairage de certaines questions, comme la pénibilité, la valorisation des activités, le rôle du travail dans le statut social.

Théories de l'action et notion de travail. Note sur quelques difficultés et quelques perspectives. Alain Cottereau

Dans la première partie de son texte, l'auteur procède à la clarification des nombreuses significations données au terme travail en usage courant et en usage théorique. Il montre ensuite les rapprochements entre les notions contemporaines du travail et les théories de l'action. Il voit alors un possible renouvellement de la conceptualisation du travail à partir de trois axes complémentaires actuels de recherche: le tournant descriptif de l'action, le renouveau de l'étude des formes de la coordination, les approches nouvelles de la normativité.

Les transformations du travail vues par un économiste: régulation, conventions ou institutions? Jacques Henri Jacot

Le "système de travail", défini comme l'interrelation entre le travail, son contenu, son organisation, ses conditions, et la force de travail, sa qualification, sa formation et sa gestion est en crise mutation depuis deux décennies. L'auteur s'interroge sur la capacité respective des théories de la régulation et des conventions d'en rendre compte. Les concepts forgés les cantonnent dans le macro économique pour la première, dans le micro économique pour la seconde. Le mixage des deux approches se révélant problématique, J. H. Jacot propose de s'inspirer du programme de recherche des économistes institutionnalistes américains qui permet d'articuler les institutions informelles (représentations collectives, routines...) et les institutions formelles (organisations économiques, juridiques...) dans l'analyse de la relation salariale et son évolution.

Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail. Michel Freyssenet

À partir de l'évolution récente des études menées dans le champ du travail, l'auteur s'efforce de dresser un bilan et de dégager quelques défis pour les recherches futures. Pour ce faire, Michel Freyssenet part d'une conception du travail qui le définit comme action située, informée, normée et évaluée, qui s'effectue sous contrainte. Il montre que ce n'est pas la nature de l'activité qui fait le "travail" mais bien les caractéristiques des rapports sociaux qui servent de cadre à cette activité. Enfin, grâce à l'examen des réponses données à l'incomplétude et à la non neutralité du contrat de travail salarié, l'auteur explique comment, dans nos sociétés, ce rapport a pu prévaloir historiquement sur les autres et les subordonner.

Mots-clés

Travail, division du travail, fin du travail, organisation du travail, conditions de travail, concept de travail, régulation, conventions, institutions, contrat de travail, travail salarié, action, activité, pénibilité, formes de coordination, langage, prescription du travail, classification, qualification, compétence, savoir-faire, emploi, contrat de travail.

Disciplines concernées

Anthropologie, Économie, Ergonomie, Gestion, Histoire, Histoire des Sciences et des Techniques, Philosophie, Psychologie, Sciences cognitives, Science de l’ingénieur, Sociologie.

Contexte d’écriture

Contribution
à l’évolution du questionnement personnel
à la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
au débat scientifique national et international
à la diffusion des résultats de la recherche
à la valorisation des résultats de la recherche

Références, commentaires, notes critiques

Pertinence actuelle

Voir aussi

✔ Freyssenet M., “Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail”, in Desmarez P., Freyssenet M. (dir.), “Les énigmes du travail”, n° hors série de Sociologie du Travail, 1994, pp 105-122. Version modifiée et développée de: Freyssenet M., “Les énigmes du travail. Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail”, in Actes du Colloque interdisciplinaire CNRS-PIRTTEM “Travail: bilan et perspectives”. PIRTTEM, CNRS, 1992, pp 5-20. Version en espagnol, Freyssenet M., “Los enigmas del trabajo: nuevas pistas para su conceptuacion”, Economia y Sociologia del Trabajo, Madrid, n°23/24, mars-juin 1994, pp 63-71.

✔ Freyssenet M., “L’invention du travail”, Actes du Colloque Interdisciplinaire - Travail: recherche et prospective", CNRS/PIRTTEM, 1992, pp 65-74. Republié: Freyssenet M., “L’invention du travail”, Futur antérieur, n°16, 1993/2, pp 17-27. Version modifiée et augmentée, Freyssenet M., “Historicité et centralité du travail”, in Jacques Bidet, Jacques Texier (dir.), La crise du travail, PUF, Paris, 1995, pp 227-244. Version modifiée et augmentée en anglais, Freyssenet M, “Emergence, Centrality and End of Work”, Current Sociology, 1999, vol 47, n°2, pp 5-20.

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Date de la dernière mise à jour de la fiche de présentation

2006.06.14