Le contenu organisationnel et social des choix techniques

Référence

Freyssenet M., Suatton, P.H. “Le contenu organisationnel et social des choix techniques: le cas de la conception de lignes automatisés chez BSN”, in Entreprises et chercheurs: à la recherche d’un partenariat, Paris, L’Harmattan, 1991, pp 85-96. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 160 Ko.

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Résumé

L’article fait partie d’un ouvrage qui rend compte de ce que peut produire scientifiquement et pratiquement différentes formes de partenariat entre entreprises et chercheurs. Il résulte d’un exposé oral fait en binôme avec le Directeur des Ressources Humaines et Sociales de la Société Evian où la recherche a été effectuée. L'exposé a été mis en forme par la personne en charge de la confection de l’ouvrage.

La recherche a son origine dans des interrogations sur les processus de conception des installations automatisées et leurs conséquences sur l'évolution du contenu du travail. Si l'on a pu montrer que les choix techniques ont un contenu organisationnel et social et que par conséquent ils ne sont pas neutres, pouvait-on à l'inverse parvenir à des choix techniques sensiblement différents et en particulier à une automatisation qui serait réellement et durablement qualifiante et rapidement performante, à partir d'un projet organisationnel et social qui se donnerait dès le départ de tels objectifs? Comment pouvait-on mettre en harmonie les principes techniques et les principes d’une inversion durable de la division intellectuelle du travail? En l'absence de cas connus, il ne pouvait être répondu à ces questions qu'en tentant une expérience avec des ingénieurs chargés d'un projet d'automatisation et avec l'équipe d'ouvriers qui devaient conduire les futures installations.

L’expérience a été possible à la Société Evian du groupe BSN (actuellement Danone) qui avait un projet d'automatisation d'une ligne d'embouteillage-verre. La confrontation des objectifs différents de la Direction générale de BSN, de sa DRH, de la direction de l’usine et du Service d’Études avait abouti à une sorte de négociation implicite, donnant lieu à un consensus mou, basé sur le plus petit dénominateur commun. Il s’agissait d'écouter les opérateurs, d'aller à la base voir ce qui se faisait, voir ce qui était mauvais ou bon, ce qui était à reprendre et à ne pas reprendre. Pour certains cela signifiait : partir des observations des opérateurs pour concevoir la nouvelle ligne, pour d'autres : valider (ou très éventuelle¬ment invalider) des options techniques déjà prises.

Le cahier des charges type utilisé par le Service des Études contenait un article 1. dans lequel on pouvait lire: "Les machines automatisées de la nouvelle ligne doivent pouvoir être conduites par de la main-d'oeuvre sans qualification". Cet article était l'illustration, on ne peut plus claire, de la contradiction entre les intentions affichées par la direction de l'usine, à savoir la requalification du travail et du personnel, et les demandes que s’apprêtaient à faire le Service des Etudes auprès des constructeurs de machines. Ces demandes, sous formes spécifications techniques à respecter, étaient très logiquement la simplification de la conduite, l'implantation de très nombreux arrêts automatiques, le verrouillage de certaines com¬mandes, etc... qui ne donnaient à voir et à comprendre du fonctionnement des machines que ce qui était jugé nécessaire et suffisant pour des ouvriers non-qualifiés.

Les entretiens avec les opérateurs (environ 25 sur 50) ont permis de constater qu'ils avaient une connaissance très approfondie de la ligne, de ses défauts, des incidents, des pannes, de leur origine, de leur fréquence, de leurs conséquences et des moyens d'y remédier. Un épais dossier d'une centaine de pages répertoriant toutes ces informations a été constitué. Le Service des Etudes et le chef d'atelier ont découvert alors des incidents, des pannes, des défauts importants qu'ils ignoraient ou sous-estimaient. Trois séances, de quatre heures chacune, ont été nécessaires pour les étudier. Il y eut alors prise de conscience que la ligne, initialement imaginée, dans l'ignorance de ces problèmes, aurait des performances décevantes et que l'automatisation intégrale était, en l'état actuel de la technique, impossible. Plus fondamentalement, il est apparu qu'un projet technique ne pouvait prévoir toutes les situations et en conséquence garantir une fiabilité et des résultats au fondement du calcul de rentabilité. Ceux-ci ne pouvaient être atteints que par la fiabilisation de la ligne par l'équipe de conduite et de maintenance et donc par un renversement complet de la conception des rapports homme-machine et des rapports opérateurs-ingénieurs.

L'enquête auprès des opérateurs a fait également apparaître qu'ils contestaient le recours systématique aux arrêts automatiques pour une double raison: Fréquents, ils réduisent sensiblement le taux de marche et entraînent des déréglages et des incidents. Prétextes à libérer les opérateurs de la surveillance directe et à leur confier des tâches annexes, ils les empêchent de voir venir les défauts et les pannes, de les anticiper, et à travers cette activité d'acquérir et développer une véritable intelligence du fonctionnement de la machine et de la ligne. Enfin, les opérateurs manifestaient peu d'intérêt pour un enrichissement limité de leur travail à travers la maintenance de premier niveau. Outre que jusqu'alors ils réalisaient de fait nombre d'opérations d'entretien, ils considéraient qu'un opérateur qui a, sur une machine, une panne fréquente - même complexe - est en fait plus compétent pour dépanner que le dépanneur. Donc émergeait l'idée, chez eux, qu'une requalification réelle impliquait qu'ils aient la maîtrise et la responsabilité complètes d'une opération, fut-elle complexe, et que le partage fabrication/maintenance pouvait se faire sur la base de la fréquence de la panne et non sur son niveau de difficulté.

L’article raconte ce qu’il est advenu du contre-projet élaboré. Sur le plan théorique, la démonstration était faite que des principes socio-organisationnels visant à inverser la division intellectuelle du travail conduisent à repenser entièrement la conception technique des installations et les relations avec le Service des Études.

Plan

1. Les questions de départ, par M. Freyssenet

2.Les objectifs de la coopération pour les partenaires par P.H. Suatton
2.1. Premier partenaire: le groupe BSN
2.2. Deuxième partenaire: la direction générale et la direction des relations humaines et sociales de la Société
2.3. Troisième partenaire: la Direction de l'Usine
2.4. Quatrième partenaire: le Service Études

3. Le déroulement de la coopération, par M. Freyssenet
3.1. Le démarrage de l'opération
3.2. Le lieu de l'étude
3.3. Le projet initial
3.4. L'enquête
3.5. L'histoire révélatrice de l'atelier
3.6. Une situation d'incompréhension mutuelle
3.7. La phase avortée de collaboration avec l'ingénieur responsable du projet
3.8. La portée pratique des recommandations
3.9. Des enseignements pour la recherche

4. Le bilan de l’opération, par P.H. Suatton
4.1. Les mesures prises sur la ligne existante
4.2. L'impact de l'étude sur les choix techniques de la nouvelle ligne
4.3. L'impact de l'étude sur le choix organisationnel

Conclusion

Mots-clés

Agro-alimentaire, relation salariale, organisation productive, automatisation, travail, division du travail, organisation du travail, conditions de travail, qualification, savoir-faire, compétence, implication, formation, classification des emplois

Disciplines concernées

Économie, Ergonomie, Gestion, Histoire des Sciences et des Techniques, Science de l’ingénieur, Sociologie.

Contexte d’écriture

Contribution
à l’évolution du questionnement personnel
à la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
au débat scientifique national et international
à la diffusion des résultats de la recherche
à la valorisation des résultats de la recherche

Références, commentaires, notes critiques

Pertinence actuelle

Voir aussi

✔ Freyssenet M., « Évolution du contenu et de l’organisation du travail d’usinage »,, CSU, Paris, 1985, 84 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 4 Mo.

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http://www.livres-chapitre.com

Date de la dernière mise à jour de la fiche de présentation

2006.03.30

Date de mise en ligne de la version téléchargeable

2006.03.30, Freyssenet M., Suatton, P.H., “Le contenu organisationnel et social des choix techniques: le cas de la conception de lignes automatisés chez BSN”, in Entreprises et chercheurs: à la recherche d’un partenariat, Paris, L’Harmattan, 1991, pp 85-96.

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