La 'requalification' des opérateurs et la forme sociale actuelle d'automatisation

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Référence

Freyssenet M., La requalification des opérateurs et la forme sociale actuelle d’automatisation, Sociologie du travail, 4/1984. pp 422-433. Édition numérique : freyssenet.com, 2006, 307 Ko. ISSN 1776-0941.

Résumé

La comparaison France-Allemagne réalisée par le LEST montrait qu’à niveau technique identique on observait des organisations et des divisions du travail différentes. Ce constat infirmait aux yeux des auteurs toute tendance générale à une division intellectuelle du travail accrue. Ils attribuèrent les différences enregistrées à des systèmes d’éducation et de relations professionnelles nationaux spécifiques.

L’article reprend ce débat à partir d’enquêtes de terrain dans des ateliers de Renault dotés de lignes automatisées de même génération. Ces enquêtes montraient que l’organisation du travail pouvait être sensiblement différente aussi d’un atelier à un autre, dans la même firme. Le constat enlevait beaucoup de force à l’explication “sociétale” du LEST, mais semblait renforcer l’idée de la neutralité sociale des techniques productives. Une autre démonstration était donc encore à faire. Elle allait en même temps permettre de rendre compte des raisons des différences d’organisations du travail au sein de la même firme.

Une "variable" n'est "neutralisable" que si son mode d'action est de type mécanique. Or aucune "variable sociologique", si tant est que cette notion ait quelque pertinence, n'agit ainsi. Si les machines matérialisent, par les choix techniques qui les caractérisent, les conditions économiques et sociales et plus précisément les rapports sociaux qui entourent et président à leur conception, alors elles agissent en redéfinissant et en re-délimitant l'enjeu de ces rapports: qui concerne en première et suffisante approximation le contrôle du travail. Un enjeu donne généralement lieu à des pratiques différentes des partenaires en présence, en fonction du contexte et de leur capacité respective, mais il en indique le sens et les limites.

L'automatisation des lignes de fabrication, telle qu'elle avait été conçue et appliquée, ne laissait pas la possibilité aux opérateurs de se libérer des asservissements dans certaines situations où cela aurait été utile. Une solution à "boucle fermée", même perçue comme moins optimale qu'une solution à "boucle ouverte", laissant aux opérateurs la liberté de prendre en compte d'autres paramètres et de décider en conséquence, avait été cependant préférée généralement à cette dernière. Les faits qu'ils pouvaient encore observer et analyser avaient été cependant, et malgré les surcoûts d'investissement, décelés, enregistrés, transmis et traités automatiquement pour être analysés par un personnel spécialisé, au lieu de leur donner le temps, et les moyens et le pouvoir d'en discuter et de prendre des décisions, etc. En d'autres termes, la forme d'automatisation adoptée tendait à exclure les agents de fabrication du fonctionnement du système, à "libérer" la production, en quantité et en qualité, de l'aléa social et de la limite physique qu'ils constituaient. Loin d’être socialement neutre, elle s'inscrivait en fait dans le processus de division de l’intelligence du travail.

Ce faisant, l'enjeu de la production en était déplacé. Le volume de la production ne dépendait plus du rythme de travail des agents, mais de l'engagement maximum des unités automatisées. Les directions d'atelier devaient donc parvenir à faire passer les opérateurs et les ouvriers d’entretien d'une norme de travail fondée sur une production journalière à réaliser, leur laissant une relative maîtrise de leur temps, à une norme de travail visant à la la minimisation des temps d'arrêt. Cette nouvelle norme de travail se heurtait au savoir non contrôlé, non analysé, non prédéterminé et non chronométré des régleurs et des ouvriers d'entretien. Pour la première fois leur savoir et leur pouvoir d'auto-organisation devenaient un obstacle au développement de la productivité.

C'est à la lumière de ce nouvel enjeu que l’on devait analyser les formes différentes d’organisation du travail constatées. Elles se révélèrent être alors autant de tentatives pour résoudre un même problème, celui que pose le contrôle du travail une fois implantées les unités automatisées. Les organisations du travail observées et la “requalification” des opérateurs que l'on pouvait constater dans certaines d'entre elles, prenaient dès lors une signification autre que celle que l'on donnait habituellement. En règle générale, elles consistaient à attribuer aux opérateurs des tâches de réglage et d'entretien, mais préalablement spécialisées et simplifiées, et dont on préparait dans les services des méthodes l'automatisation. Cette requalification, relative et temporaire, se révélait donc être le moyen de soumettre progressivement le travail d'entretien aux impératifs de la fabrication et d'amorcer sa division, sa spécialisation et sa "matérialisation".

Tout laissait à penser que se reproduisait le processus observé lors de l'introduction des machines-outils spécialisées, alimentées par des OS, recrutés parmi les manoeuvres, durant l'entre-deux-guerres. Cette configuration socio-technique s'est substituée progressivement à celle des ouvriers professionnels sur machine-outil universelle la conduisant et l'entretenant, aidés de nombreux manoeuvres. Le passage de ces derniers à la conduite des machines-outils spécialisées a été pour eux une promotion et une requalification réelles, mais il a été aussi le moyen de faire disparaître les ouvriers professionnels de fabrication, qui constituaient initialement la moitié de la main-d'oeuvre. Et l'on sait ce qu'il est advenu de la requalification des manoeuvres devenus OS.

Plan

1. L’automatisation telle qu’elle a été conçue et appliquée
2. Le nouvel enjeu du contrôle du travail
3. Les cinq formes différentes d’organisation du travail observées
3.1. Le maintien formel de l’ancienne organisation du travail
3.2. Formation d'équipes de conducteurs de lignes automatisées polyvalentes, classés P2 fabrication, et suppression des régleurs et des OS
3.3. Des agents d'entretien, conducteurs de ligne robotisée de soudure "à durée déter¬minée"
3.4. Des ex-OS, formés en un an, à être conducteurs/dépanneurs de lignes robotisées
3.5. Une équipe mixte fabrication/entretien conduit et dépanne la ligne robotisée
Conclusion

Mots-clés

Automatisation, division du travail, organisation du travail, contrôle du travail, qualification, équipe de travail,

Disciplines concernées

Économie, Ergonomie, Gestion, Histoire, Histoire des Sciences et des Techniques, Science de l’ingénieur, Sociologie.

Contexte d’écriture

La comparaison de cas d’entreprises françaises et allemandes avait amené Marc Maurice, François Sellier et Jean-Jacques Sylvestre du LEST dans leur ouvrage Politique d'éducation et organisation industrielle en France et en Allemagne, (PUF, Paris, 1982), à conclure qu'il y a, à techniques identiques, plusieurs organisations du travail possibles, dont certaines exigeant des qualifications nettement plus élevées que d’autres. Devait-on considérer ce fait comme la preuve "quasi expérimentale" que l'évolution du contenu du travail de fabrication, d'entretien et de contrôle est largement, voire totalement indépendant des moyens matériels de production, puisqu'en quelque sorte cette "variable" est "neutralisée", rendant ainsi illusoire et inutile toute tentative de dégager un sens à l’évolution de la division du travail? Les formes de division du travail à l'oeuvre dans les entreprises n’étaient-elle que le fruit de contextes nationaux caractérisés par des "relations professionnelles", des institutions et des systèmes de formation particuliers?

Contribution
à l’évolution du questionnement personnel
à la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
au débat scientifique national et international
à la diffusion des résultats de la recherche
à la valorisation des résultats de la recherche

Références, commentaires, notes critiques

en cours de recension

compte-rendu
note critique
note bibliographique
commentaire
- Réseaux, Pierre Veltz, Année 1986, Volume 4, Numéro 18, pp. 65-84.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1986_num_4_18_1218
- Revue française de sociologie , Rot Gwenaële, « Fluidité industrielle, fragilité organisationnelle », 2002, 43-4. pp. 711-737.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_2002_num_43_4_5538
- Lojkine J, Malétras, J-L, La guerre du temps: le travail en quête de mesure
L’Harmattan, Paris, 2002, 240 p. http://books.google.fr/books?hl=fr&lr=&id=aSB2FSDamigC&oi=fnd&pg=PA5&dq
- Marcel Faulkner, Travail et organisation. Regards croisés sur la recherche sociologique [i], L’Harmattan, Paris, 2010,
http://books.google.fr/books?id=pVXwPpSHgzIC&printsec=frontcover&dq

citation
- [i]Genèses, Elsie Charron, Année 1995, Volume 20, Numéro 1, pp. 95-115
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/genes_1155-3219_1995_num_20_1_1309

référence bibliographique

Pertinence actuelle

Voir aussi

✔ Bertrand O., Freyssenet M., Lefèbvre Cl., Merchiers J., “Automatisation, travail et formation dans l’industrie automobile”, Collection des Études, CEREQ, n°18, novembre 1985, 109 p.

✔ Freyssenet M., « Évolution du contenu et de l’organisation du travail d’usinage »,, CSU, Paris, 1985, 84 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 4 Mo.

✔ Freyssenet M., “Les conducteurs d’unités automatisées : qualification réelle et devenir” communication au Colloque international « Automatisation programmable et usages du travail », Ministère de la Recherche, Paris, 2-4 avril 1987, 18 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 212 Ko. Version modifiée et augmentée de ✔ Freyssenet M., “Les conducteurs confirmés d’unités automatisées”, Actes du GERPISA, n° 2, 1986, pp 75-93.

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Date de mise en ligne du texte

2006.02.22

Date des mises à jour

2011.04.09

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