Esprit es-tu là? À propos du livre 'Le nouvel esprit du capitalisme', de Luc Boltanski et Éve Chiapello (Gallimard, 1999)

Référence

Freyssenet M., "Esprit es-tu là? À propos du livre Le nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Éve Chiapello (Gallimard, 1999)", L'Année de la Régulation, n° 5, 2001-2002, pp 309-318. Édition numérique, freyssenet.com, 160 Ko.

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Résumé

À la question "Qu'est-ce qui fait changer le capitalisme?", les auteurs de Le nouvel esprit du capitalisme proposent un modèle de changement dans lequel la critique morale du capitalisme portée par ceux qui en subissent la rigueur joue un rôle essentiel. À leurs yeux, ni les explications purement systémiques, en termes de dynamique de l'accumulation du capital, ni les explications micro-sociologiques en termes d'intérêt matériel ou de contrainte ne pourront jamais rendre compte de l'implication, aussi bien des salariés que des dirigeants, dans le système absurde qu'est le capitalisme, système qui prive en effet les premiers de l'usage ou des revenus de ce qu'ils produisent, et qui enchaîne les seconds à entretenir un processus sans fin et insatiable de valorisation du capital, alors qu'ils n'en jouissent pas vraiment. Or sans cette implication des uns et des autres, pas de capitalisme possible.

Pour qu'il y ait implication, il faut des justifications individuelles et collectives définies en termes de bien commun. Ces justifications constituent "l'esprit du capitalisme". L'esprit du capitalisme n'est donc pas un discours visant à masquer l'exploitation capitaliste. Il est une condition pour que capitalistes et salariés s'engagent dans le processus de valorisation du capital. Depuis son origine, le capitalisme est justifié par trois arguments. L'accroissement des richesses est un bien commun, qui certes profitent inégalement aux uns et aux autres, mais qui profitent cependant à tous. L'organisation capitaliste de la production qui met en concurrence les entreprises a certes des inconvénients, mais elle se révèle être la plus efficace. La liberté économique est associée, voire est la condition de la démocratie politique. Ces justifications sont cependant trop générales pour être suffisantes. Elles doivent être spécifiées et complétées à chaque période de l'histoire du capitalisme. C'est ainsi que l'on peut identifier trois esprits du capitalisme depuis son origine. Chacun d'eux donne à ce qui est juste une forme, une définition, une métrique.

Mais l'esprit du capitalisme ne se réduit pas à le légitimer, il le contraint en retour. Son intériorisation par les capitalistes et les salariés oblige le capitalisme à en respecter les règles, sous peine de leur désengagement. Il agit sur lui en donnant la possibilité d'une critique et en générant des autocensures. Le rapport capital-travail n'est donc pas principalement un rapport de force. Il n'est pas même un compromis, car celui-ci sous-entend encore le rapport de force. Il est adhésion à une idée de la justice, à une philosophie morale qu'il est possible de typifier historiquement en "cités" plus ou moins successives.

Tout écart par rapport à l'idéal suscite donc la critique et le désengagement, qui dès lors jouent un rôle moteur dans l'évolution du capitalisme et de son esprit. Le capitalisme doit se réagencer, inventer de nouveaux dispositifs pour désamorcer la critique. C'est cette capacité d'endogénéisation de la critique qui permet à ce système absurde de se perpétuer.

C'est ainsi que les auteurs sont amenés à expliquer d'abord la mise en crise du capitalisme dans les années soixante-dix par l'intense travail de critique morale dont il a été l'objet de la part des salariés et des professions intellectuelles plus ou moins dépendantes, puis l'émergence d'un nouveau capitalisme dans les années quatre vingt grâce au non moins intense travail de récupération-détournement par les dirigeants d'éléments de la critique morale dont il a été l'objet vingt ans plus tôt. D'où l'étonnant silence, voire l'approbation de ceux qui s'étaient illustrés dans la critique précédemment, avant que, prenant conscience des contreparties de la récupération de leurs critiques à l'occasion des mouvements sociaux de 1995, ils ne réagissent à nouveau, relançant ainsi le processus de transformation du capitalisme.

Le schéma d'analyse proposé fait l'impasse sur un point essentiel : les origines de l'écart qui se formerait périodiquement entre le capitalisme et son esprit. Est-ce que l'écart à l'idéal est ce que le sociologue concède finalement à la dynamique propre du capitalisme? Mais alors le moteur du changement ne peut plus être la critique des manquements à l'esprit du capitalisme du moment. L'économie, jetée par la porte, reviendrait-elle par la fenêtre ? Elle reviendra toujours par la fenêtre tant que le sociologue s'obstinera à considérer l'économie comme un domaine de la vie en société et à débattre de son caractère déterminant ou non sur les autres domaines.

Nous savons pourtant, au moins depuis Marx, si l'on veut le lire pour ce qu'il a recherché et écrit et abandonner l'inusable et l’ignorante antienne des infrastructures et des superstructures, que le rapport capital-travail est tout simplement un rapport social. Il n'est pas même un rapport social dans le domaine ou l'ordre économique. L'économie n'est ni un domaine ni un ordre propre. La meilleure preuve en est que le rapport capital-travail est capable de soumettre toutes les activités humaines, y compris celles qui paraissent les plus étrangères à ce que nous considérons à tort comme la sphère économique. Après avoir soumis l'art, les loisirs, la santé, il investit la politique, les religions, la justice, la police, l'armée, etc, jusqu'à la procréation et l'accompagnement des mourants. Cette tendance d'hégémonisation et d'homogénéisation de la vie en société par un seul rapport social n'est pas un phénomène nouveau. Il est des rapports sociaux qui dans le passé ont "totalisé" des sociétés entières.

Ce que nous appelons économie n'est que l'économie du rapport social que nous avons nommé capital-travail, c'est-à-dire la logique des moyens lui permettant de se reproduire et de s'étendre. Le rapport capital-travail est là à côté d'autres rapports sociaux qui ont leur économie propre, comme ils ont leur idéologie, leur "esprit", leur politique, etc. si l'on tient à réemployer ces catégories communes à défaut d'en avoir construites d'autres plus rigoureuses et fécondes. Analytiquement une société peut être utilement appréhendée comme l'agencement particulier et temporaire de plusieurs rapports sociaux.

Tant que les sociologues s'échineront à vouloir faire vivre la sociologie et le social à côté de l'économie et de l'économique, pour en faire reconnaître l'importance, voire la prééminence, y compris sous la forme de la "sociologie économique" ou d'institutions, de pratiques, ou encore de culture indispensables au fonctionnement du capitalisme, alors ils continueront à s'enfermer dans la posture stérilisante consistant à rappeler constamment que les raisons multiples de vivre et de vivre ensemble préexistent aux forces triviales du marché et du capital.

L'auteur propose ensuite une autre interprétation des quarante dernières années à partir de l'approche précédente.

Plan

1. Qu’est ce qui fait changer le capitalisme ?
2. Mais comment se forme donc l’écart entre le capitalisme et son esprit ?
3. Désarmement de la critique du travail ou absence de stratégie face aux faillites d’entreprise
4. La diversité renouvelée des modes de croissance et des modèles productifs

Mots-clés

Capitalisme, théorie de la firme, stratégie de profit, modèles de croissance, critique du travail, division du travail, luttes sociales, rapport social, Marx, sociologie économique.

Disciplines concernées

Anthropologie, Économie, Géographie, Histoire, Histoire des Sciences et des Techniques, Philosophie, Science du politique, Sociologie,

Contexte d’écriture

Contribution
à l’évolution du questionnement personnel
à la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
au débat scientifique national et international
à la diffusion des résultats de la recherche
à la valorisation des résultats de la recherche

Références, commentaires, notes critiques

Pertinence actuelle

Voir aussi

✔ Freyssenet M., Le concept de rapport social, comme socle possible et acceptable d’une approche intégrée en sciences sociales, Colloque International Recherche&Régulation 2015 « La théorie de la régulation à l’épreuve des crises », Paris : 10-12 juin . Éditions numériques, freyssenet.com, 2015, 1,21 Mo, ISSN 7116-0941. En espagol, Freyssenet M., De los modelos productivos al concepto de relación social, un intento de hacer converger las ciencias sociales, IX Congreso Nacional de la Asociación Mexicana de Estudios del Trabajo : El Trabajo que México necesita, Aguascalientes, 5-7 de Agosto 2015. Edición numérica : freyssenet.com, 2015, 60 Ko, ISSN 7116-0941.

Site de la revue

www.theorie-regulation.org

Date de mise en ligne

2006.02.05

Dates des mises à jour

2015.09.17

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