Introduction

Rétrospectivement, il me semble que mon activité de recherche a été marquée par trois préoccupations essentielles. Je me suis tout d'abord efforcé de comprendre les phénomènes que j’étudiais, non seulement en les replaçant dans leur contexte et leur période, mais aussi en les analysant comme des éléments participant à la constitution de ce contexte et de cette période. Aussi il m’est rapidement apparu évident à travers mes premières recherches qu’il était indispensable de mobiliser des énergies et des compétences diverses pour être en mesure de progresser dans la compréhension des processus sociaux qui avaient engendré les situations analysées, processus souvent arbitrairement réparties entre sous-disciplines et disciplines. C’est ainsi que mes travaux m’ont amené à passer de la sociologie de l’éducation à la sociologie urbaine, puis à la sociologie du travail, pour rapidement me retrouver en permanence à la frontière de la sociologie, de l’histoire et de l’économie. Aussi ai-je très vite travaillé dans un cadre pluridisciplinaire, soit qu’il m’a été donné d’y être soit pour l'avoir moi-même suscité.

La forme que pouvait prendre un tel travail de recherche a été ma seconde préoccupation, renforcée certainement par mes travaux sur la division du travail, ses formes historiques et ses enjeux sociaux. On voit en effet arriver le moment où l’intégration des chercheurs en sciences sociales dans des programmes structurés s’imposera sur certains sujets, afin de dépasser des questions récurrentes, qui n’ont aucune raison de se perpétuer dans les mêmes termes. Comment cette intégration se fera-t-elle? Il appartient aux chercheurs et particulièrement aux chercheurs en sciences sociales de contribuer à trouver des formes de travail collectif fécondes, respectant à la fois leurs exigences de rigueur, de liberté, d’imagination et de reconnaissance du travail individuel fait. J’ai passé beaucoup de temps à œuvrer dans ce sens, dans les six centres de recherche où j’ai travaillé, par des initiatives successives, dont l’aboutissement a certainement été la création et l’animation du réseau international GERPISA, autour de programme internationaux quadri-annuels, en y intégrant et formant de nombreux doctorants. Se trouvant de fait en compétition intellectuelle avec un autre réseau international créé par le MIT sur les mêmes sujets, le GERPISA a pu par ses résultats être un des pôles reconnus du débat international.

La troisième préoccupation s’est affirmée peu à peu. Mais on peut en voir l’origine dans mon intérêt, mais aussi ma perplexité croissante, d’étudiant issu d’une catégorie sociale dite populaire devant les explications un peu trop "statistiques" sur ma trajectoire probable, qui ne tenaient pas compte des transformations en cours du marché du travail. Étaient ainsi posées de fait deux questions: celle des liens entre intelligence pratique des situations sociales vécues et connaissance sociologique, et celle de la posture du sociologue par rapport aux acteurs sociaux qu’il étudie. Comment établir une relation avec ces derniers telle qu’elle permette d’accéder au sens de leurs pratiques et qu’elle soit en même temps une occasion pour eux d’une plus grande compréhension des rapports sociaux dans lesquels ils sont impliqués ? Cette question s’est d’autant plus imposée à moi que mes terrains d’enquête ont été rapidement des terrains en entreprise, lieu à la fois conflictuel et probablement central pour nos sociétés. Dès lors la valorisation de la recherche, au sens de son appropriation par les acteurs sociaux concernés, a été pour moi peu dissociable de l’acte de recherche lui-même.

Les trois préoccupations précédentes sont donc intimement mêlées dans les résultats obtenus, les responsabilités assumées, les mobilités thématiques effectuées, les formations de doctorants assurées, les liens internationaux instaurés, les relations nouées avec les acteurs sociaux, la valorisation et la diffusion des travaux réalisés.

Mes recherches ont pris comme axe d’analyse, après quelques années exploratoires, les processus de division de travail, pour déboucher aujourd’hui sur ce qui voudrait être une sociologie des principaux rapports sociaux dans lesquels s'inscrivent les actions individuelles.

Quatre ouvrages et deux articles ont constitué des étapes importantes dans ce cheminement. Le premier ouvrage, Le processus de déqualification-surqualification, publié, une première fois en 1974 par le CSU, puis successivement par La Documentation Française et par Savelli dans des versions augmentées, a jeté les bases de la problématique que j’ai développée ensuite dans mes recherches (1). Le deuxième ouvrage : La sidérurgie française: 1945-1979. L'histoire d'une faillite paru en mai 1979 chez Savelli a tenté de rendre compte de l'histoire mouvementée de cette branche depuis 1945 à partir des contradictions économiques et sociales non surmontées, nées dans le processus social de division de “l’intelligence” du travail (2). L’article “Processus et formes sociales d’automatisation” paru dans Sociologie du travail, 4/92 a synthétisé les travaux qui m’ont permis de montrer quelles étaient les représentations sociales à l’origine des choix techniques faits dans la production, et comment ces représentations relevaient du processus de division de l’intelligence du travail (3). Le deuxième article “Historicité et centralité du travail”, paru dans un ouvrage collectif sur la crise du travail (Presses Universitaires de France) , traite de “l’invention du travail” et m’a permis d’esquisser ce que pourrait être une sociologie des rapports sociaux (4). L’ouvrage que j’ai coordonné avec trois chercheurs étrangers, One Best Way? Trajectories and Industrial Models of the World’s Automobile Producers, publié par Oxford University Press en 1998 (actualisé et modifié dans sa version française, intitulé Quel modèle productif? et paru en 2000 à La Découverte) (5) et surtout l'ouvrage, Les modèles productifs (paru la même année, également à La Découverte, traduit en quatre langues depuis) écrit avec Robert Boyer dans le cadre du programme international du GERPISA “Emergence de nouveaux modèles industriels” que nous avons dirigé ensemble, montrent à travers un siècle d’histoire de l’industrie automobile comment une même forme et un même niveau de division de l’intelligence du travail peuvent être mis en oeuvre par des modèles productifs différents en fonction de la stratégie de profit choisie, du contexte et du compromis de gouvernement d'entreprise, permettant ainsi de comprendre les variations de l’organisation productive et de la relation salariale, observées entre entreprises, usines et pays (6).

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(1) Cet ouvrage a été édité trois fois sous des titres différents. ✔ Freyssenet M., “Le processus de déqualification-surqualification de la force de travail”, CSU, Paris, 1974, 247 p. Deuxième édition écourtée et légèrement modifiée : Freyssenet M., Qualification du travail : tendances et mises en question, Paris, La Documentation française, 1975, 198 p. Troisième édition augmentée d'un chapitre: Freyssenet M., La division capitaliste du travail, Paris, Savelli, 1977, 221 p.
(2) ✔ Freyssenet M., La sidérurgie française. 1945-1979. Histoire d’une faillite, Paris, Savelli, 1979, 241 p.
(3) ✔ Freyssenet M., “Processus et formes sociales d’automatisation : le paradigme sociologique”, Sociologie du Travail, n° 4/92, pp 469-496. Digital publication, freyssenet.com, 2007, 428 Ko.
(4) ✔ Freyssenet M., “L’invention du travail”, Actes du Colloque Interdisciplinaire - Travail: recherche et prospective", CNRS/PIRTTEM, 1992, pp 65-74. Republié: Freyssenet M., “L’invention du travail”, Futur antérieur, n°16, 1993/2, pp 17-27. Version modifiée et augmentée, Freyssenet M., “Historicité et centralité du travail”, in Jacques Bidet, Jacques Texier (dir.), La crise du travail, PUF, Paris, 1995, pp 227-244. Version modifiée et augmentée en anglais, Freyssenet M, “Emergence, Centrality and End of Work”, Current Sociology, 1999, vol 47, n°2, pp 5-20.
(5) ✔ Freyssenet M., Mair A., Shimizu K., Volpato G. (eds), One Best Way? The Trajectories and Industrial Models of World Automobile Producers, Oxford, New York, Oxford University Press, 1998, 476 p. En anglais par un éditeur anglais en première publication. Version française, modifiée, développée et actualisée: Freyssenet M., Mair A., Shimizu K., Volpato G. (dir.), Quel modèle productif? Trajectoires et modèles industriels des constructeurs automobiles mondiaux, La Découverte, Paris, 2000, 568 p.
(6) ✔ Boyer R., Freyssenet M., Les modèles productifs, Paris, Repères, La Découverte, 2000, 128 p. Version en espagnol, Boyer R., Freyssenet M., Los modelos productivos, Lumen Humanitas, Buenos Aires, Mexico, 2001, 115 p. Version anglaise révisée, Boyer R., Freyssenet M., The productive models. The conditions of profitability, Londres, New York, Palgrave, 2002, 126 p. Version allemande révisée et augmentée, Boyer R., Freyssenet M., Produktionmodelle, Ein e Typologie am Beispiel der Automobilindustrie, Edition Sigma, Berlin, 2003, 160 p. Deuxième publication en espagnol, Boyer R., Freyssenet M., Los modelos productivos, Editorial Fundamentos, Madrid, 2003, 155 p. Version italienne révisée et augmentée., Boyer R., Freyssenet M., Oltre Toyota. I nuovi modelli produttivi, EGEA, Università Bocconi Editore, Milano, 2005, 170 p.