3. Participation in Renault MIDES from 1983 to 1984

Bernard Hanon, nommé PDG de Renault, à la fin de 1981, faisait face à une situation qui apparaissait paradoxale à l’époque. La Régie produisait toujours plus et devenait même le premier constructeur automobile européen, et pourtant ses bénéfices diminuaient et son endettement s’envolait. Il comprit un an plus tard qu’il devait jeter les bases d’un nouveau “compromis social” pour faire admettre des transformations devenues indispensables. Le compromis social ne pouvait plus, comme par le passé, être fondé sur l’échange d’une progression régulière du pouvoir d’achat des salaires contre l’acceptation de l’organisation du travail, mais sur l’échange d’un droit de regard sur la réorganisation du travail et de la production, contre l’acceptation d’un gel des salaires et d’une réduction progressive et négociée des effectifs. Aussi prit-il l’initiative d’un vaste débat interne entre dirigeants et cadres d’une part et syndicalistes d’autre part, pour réfléchir sur l’avenir de la Régie dans des domaines décidés en commun. Cette opération prit le nom de MIDES (Mutations Industrielles et Dynamique Economique et Sociale).

Les sept commissions constituées ont été complétées chacune par deux “experts” externes, nommés conjointement par l’entreprise et les syndicats. J’ai été un de ces “experts” externes, choisis pour la commission “Techniques nouvelles et évolution du travail”. Nous nous sommes réunis de novembre 1983 à juin 1984, au rythme soutenu d’une séance tous les quinze jours.

Pour la première fois, je me trouvais engager dans une réflexion directe avec des dirigeants d’entreprise et des responsables syndicaux en vue de faire des propositions d’orientation et de réorganisation. Au cours des séances de la commission, j’ai essayé de faire naître des interrogations, de proposer des notions pouvant rendre intelligibles des phénomènes apparemment contradictoires, trop rapidement mis sur le compte de la résistance aux changements. Cet effort a notamment visé à faire apparaître, en prenant des exemples précis, les présupposés organisationnels et sociaux des choix d’automatisation faits à la fin des années soixante-dix, leur caractère contraignant et contradictoire avec le discours tenu dans l'entreprise à propos des "nouvelles formes d’organisation du travail", dont la Régie se prévalait. Il a été suffisamment "interpellant" pour justifier le lancement d'une étude sur les arbitrages possibles entre “automatisation et réorganisation”, qui m'a été confiée en collaboration avec un ingénieur des méthodes.

Cette expérience a été importante à un double titre. il devenait clair que des dirigeants d’entreprise entraient dans une phase de remise en cause de certaines de leurs certitudes et devenaient attentifs à des discours qui étaient inaudibles, voire rejetés quelques années plus tôt. Commençait probablement une période dans laquelle l’instauration de nouvelles relations entre entreprises et sciences sociales étaient envisageables. Je m’en souviendrai quand on me proposera un an plus tard de prendre la direction du GIP Mutations Industrielles, dont la particularités était d'associer des entreprises, administrations et agences publiques à la définition et au suivi d'un programme de recherche. La participation au Mides m'a appris aussi qu'il était possible de conserver une posture de chercheur dans ce type de commission, tout en contribuant efficacement à la réflexion des acteurs, sans outrepasser ses compétences en disant ce qui doit être.

➼ Référence pour citation éventuelle: Freyssenet M., "La participation au MIDES de Renault, 1983-1984", CSU, 1984. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.