8. Towards a sociology of social nexus


8.1. Social nexus : their own economy, techniques, politics and symbolic

Mes recherches sur la sidérurgie, l’automobile, l'agro-alimentaire, etc., visaient en définitive à comprendre les pratiques des salariés et des dirigeants du point de vue de l’enjeu constitué par la division de l’intelligence du travail consubstantielle au rapport capital-travail. Mais les personnes sont insérées dans plusieurs rapports sociaux qui s'articulent, se hiérarchisent et se contredisent dans leurs pratiques. Celles-ci ne peuvent donc se déduire directement d'aucun de ces rapports en particulier. On peut toutefois les interroger du point de vue de chacun d'eux.

L'analyse de l'évolution du rapport capital-travail à travers la division intellectuelle du travail permet de spécifier pour chaque catégorie de salariés, naissant de cette division et disparaissant par cette division, comment se pose à elle et à chaque personne qui en fait partie, le problème de la maîtrise de l’avenir. La démarche consiste donc à identifier et à interroger les pratiques, qu'elles soient dans le travail ou hors travail, du point de vue de cet enjeu, puis à analyser en quoi elles contribuent à en modifier les termes pour une plus grande maîtrise de l'avenir, afin d'en dégager le sens. La mise en évidence de ce qui est en cause dans un rapport social donné, à un moment donné, permet alors de s'interroger, de ce point de vue, sur les pratiques observées, de les voir sous un autre angle (notamment les pratiques considérées jusqu'alors comme marginales), voire même d'en découvrir certaines qui restaient inaperçues.

Orientée vers la découverte du sens pratique des pratiques, cette démarche libère de la méthode trop souvent appliquée et consistant à classer les pratiques selon leur ressemblance en supposant qu'elles ont de ce fait même origine et même sens. Elle ne prétend pas épuiser les significations du réel. Elle n'élimine pas, au contraire, les pratiques peu fréquentes. Enfin, elle intègre l'histoire et ses conflits. Elle est une étape vers une autre démarche, capable de traiter simultanément plusieurs rapports sociaux et les régulations dont ils sont l’objet au niveau de chaque société, et d'analyser comment, combinés, ils organisent les pratiques et les chargent de sens.

En mettant au coeur de chaque rapport social l’enjeu qui l’a historiquement constitué et à partir duquel il évolue, on sort d’une conception où les sujets sont les simples “supports” de ces rapports. Ce sont ces considérations, qui ont été à l'origine du séminaire de recherche du CSU “Les rapports sociaux et leurs enjeux”, que Suzanna Magri et moi-même avons animé de 1985 à 1987 (1). Dans la conjoncture scientifique de l’époque, il s’agissait en effet de faire le point des limites rencontrées dans les démarches structuralistes et de trouver les moyens pour intégrer dans l’analyse sociologique l’histoire faite et celle qui se fait. Le concept de rapport social pouvait également, s’il n’était pas réduit à une catégorie descriptive, permettre de dépasser les limites atteintes par la partition du social, communément admise entre l’économique, le politique, le symbolique, etc. en passant chaque rapport social comme “totalement social”, c’est-à-dire ayant en quelque sorte son économie, sa symbolique, ses techniques, etc.

À l’occasion de ce séminaire, j’ai fait deux communications, la première, introductive au séminaire, développant les idées précédentes (2), la seconde sur la notion d’économique et le concept de rapport capital-travail (3). Ce dernier est généralement appréhendé comme un rapport dans l’ordre économique, présupposant la possibilité d’une définition universelle de l’économique. Ce domaine pourrait être défini et délimité, après élimination des particularités qu’il présenterait dans chacune des société connues (ici le troc, là l’échange monétaire, ailleurs le capital, etc.) comme regroupant les activités contribuant à la reproduction matérielle de la vie humaine et sociale. Le rapport capital-travail en serait une des formes historiques.

La reproduction matérielle de la vie en société étant perçue, par le sens commun et par la pensée économique qu’elle soit d’inspiration néo-classique ou marxiste, comme le minimum indispensable à toute existence humaine, l’activité économique, et par là même les rapports sociaux qu’on lui attribue, se trouvent investis d’une prééminence sur toutes les autres activités et sur tous les autres rapports sociaux. Le rapport capital-travail ne tirerait donc pas son importance de lui-même, mais du domaine dans lequel il se déploierait.

Cette représentation de l’économique, de son importance intrinsèque et des rapports sociaux qui l’auraient historiquement structuré, fait problème pour deux raisons. Une définition universelle de l’économique se révèle impossible à énoncer. Ce n’est en effet que dans nos sociétés, à la différence de toutes les autres, que l’économie s’est autonomisée, ou plus exactement s’est constituée en tant que telle par rapport au politique et au religieux, qui eux-mêmes avaient été antérieurement dissociés dans plusieurs sociétés. D’autre part, le rapport capital-travail est susceptible de concerner des activités très diverses, dont nombre ne font pas partie de ce qu’il est convenu d’appeler le champ économique. Enfin ce rapport est conceptuellement tout autant politique et symbolique qu’économique. La deuxième raison est qu’il est nécessaire, pour fonder l’importance qui est généralement donnée à l’économique, de recourir à une hypothèse, non seulement sur les conditions premières “évidentes” nécessaires à toute vie humaine, mais aussi sur le propre de l’homme à son origine, à savoir la fabrication d’outils pour sa subsistance, hypothèse difficile à retenir aujourd’hui.

Il en résulte qu’un rapport social n’est pas fondamental en lui-même, ni en raison du domaine d’activité dont il relèverait. Dès lors, deux questions se posent. Est-on conduit inévitablement à un sociologisme absolu, sous prétexte que l’on ne peut que postuler un être social “complet”? Comment comprendre qu’un rapport social peut historiquement prévaloir sur d’autres, et parfois hégémoniser et homogénéiser tout le social, s’il ne tire pas cette capacité du contrôle des activités “vitales” des sociétés considérées ? Des conditions nécessaires à la reproduction de toute société existent, en dehors de celles qui sont propres à chacune.

Mais ces conditions sont multiples : bien sûr manger, boire, mais aussi procréer, respirer, communiquer, transmettre, se mouvoir, ne pas être tué et bien d’autres conditions, connues ou inconnues. Ces conditions “vitales” ne le deviennent, et ne sont perçues comme telles qu’à partir du moment où elles ne sont plus données naturellement ou socialement à tous. On pourrait donc risquer l’hypothèse selon laquelle un rapport social devient important, lorsqu’il transforme au moins une des conditions de la vie en société en enjeu social et en moyen de différenciation et de contrôle, et qu’il devient fondamental lorsqu’il parvient à être la voie obligée pour accéder aux ressources matérielles et immatérielles correspondant aux conditions générales de la vie en société.


8.2. The concept of work: historicity, centrality and end

Dans le prolongement des travaux de ce séminaire, j’ai poursuivi la réflexion sur le concept de rapport social à l’occasion de la préparation du colloque interdisciplinaire “Travail, recherche et prospective”, organisé par le PIRTTEM-CNRS. J’ai proposé de constituer un groupe de réflexion interdisciplinaire qui s’attacherait à décrire et analyser l’évolution de l’usage du concept de travail dans les différentes sciences sociales. Ce groupe est parvenu au cours de l’année 1992-1993 à un rapport de synthèse que j’ai rédigé et présenté au Colloque. Ce rapport ainsi que les contributions individuelles ont été publiés dans les Actes de ce Colloque, puis ont fait l’objet d’un n° hors-série de Sociologie du Travail, intitulé “Les énigmes du travail”, que j’ai également coordonné (4).

Les recherches qui ont été menées ces dernières années dans le domaine du travail conduisent, non seulement à de nouvelles questions et à de nouveaux champs d’enquête, mais aussi et surtout à de véritables énigmes, c’est-à-dire à des moments du raisonnement où l’objet même de la recherche paraît se dérober ou se dissoudre. Ces énigmes appellent de nouvelles conceptualisations pour être surmontées.

Des disciplines et des courants théoriques, qui jusqu’à présent n’avaient pas fait du travail un objet de recherche particulier, s’y sont intéressés, à la suite d’évolutions internes, mais aussi grâce aux incitations des Programmes publics sur le travail. Ils ont apporté des contributions importantes qui permettent d’éclairer ou d’aborder autrement ces énigmes et d’enrichir, voire de repenser la notion de travail. Les pistes ouvertes l’ont été par des courants théoriques différents, voire opposés, et qui le demeurent.

Le rapport de synthèse, intitulé “Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail” n’a pas cherché à construire une unité factice, qui aurait été contre-productive. Toutefois, il a essayé de repérer des points de discussion et des complémentarités possibles, ces rapprochements n’étant pas en effet sans fondements. On avait pu en effet observer le développement de postures et de pratiques de recherche ayant de nombreux traits communs, dans des courants parfois opposés et dans des disciplines différentes. Dans le même temps étaient apparues dans les entreprises d’une part, dans les sciences qui leur sont le plus liées, les sciences de l’ingénieur et les sciences de la gestion, d’autre part, des interrogations croissantes sur le bien fondé de démarches reposant sur l’idée que le travail pouvait être entièrement circonscrit, anticipé, défini, maîtrisé par des dispositifs techniques, par des instructions et des règles.

Dans le rapport de synthèse et dans deux autres articles (5), le travail est analysé comme une action située, informée et informante, coordonnée, normée, évaluée et sous contrainte, régie par un rapport social qui à la fois l’a constitué historiquement comme une action distincte des autres actions et en a fait l’action de référence pour ces dernières.

Le travail apparaît, non seulement comme un mot et une notion historiquement datés, mais aussi comme une réalité inventée, construite par le XVIIIème siècle européen. Il correspondrait à l’émergence du rapport salarié et du travailleur libre vendant sa capacité de travail. La diffusion et l’hégémonie progressive de ce rapport social, qui se traduit par le fait qu’il est devenu la référence pour percevoir, penser, organiser tout autre activité, auraient eu pour conséquence une extension de l’appellation travail à des activités qui ne relèvent pas du rapport salarié, comme “travail domestique”, “travail indépendant”... Il en serait résulté une naturalisation du travail, dès lors perçu comme une réalité universelle et existant depuis toujours. Comme pour l’économie, on aurait projeté sur le passé et sur d’autres sociétés cette réalité contemporaine, et à l’origine géographiquement circonscrite, qu’est le travail, au lieu d’en rendre compte par les conditions historiques et non nécessaires qui l’ont fait émerger il y a trois siècles.

Dans le débat qui a eu lieu sur la perte de centralité du travail, une position a semblé dominer. Les gains de productivité possibles avec les nouvelles technologies seraient telles qu’il ne serait plus possible à l’avenir de donner du travail à tout le monde. Ce serait une opportunité pour pratiquer un large partage du travail et permettre au plus grand nombre de se livrer à des activités de libre choix. D’autres rapports sociaux pourraient ainsi émerger et contrebalancer voire supplanter la marchandisation généralisée des activités humaines. Cela présuppose tout d’abord une croissance des gains de productivité qui soit toujours plus importante que celle des concurrents potentiels, afin de ne pas avoir à remettre en cause la réduction continue du temps de travail; ensuite, une interdiction faite au capital d’investir dans les activités sociales nouvelles qui auront de fait révélé un marché potentiel; enfin, une autorité politique forte disposant de suffisamment de moyens pour garantir à tous une part du travail demeuré socialement nécessaire ou un revenu d’existence, le temps d’opérer les reconversions périodiquement induites par les changements de production, de techniques et d’organisation. A supposer que ces conditions puissent être réunies, elles ne pourraient l’être que dans quelques ensembles géopolitiques. Bien que marginalisé en terme de temps, le travail demeurerait la condition d’existence et de suprématie de ces ensembles, c’est-à-dire resterait en fait central, car devant faire l’objet de toutes les attentions.

Si on analyse le travail comme une invention historique, alors nous sommes conduits à penser que nous ne sommes pas près de voir la fin de sa centralité. En effet, pour que le travail ne soit plus central, et que la société se structure sur d’autres rapports sociaux, il faudrait que la vente des capacités de travail de chacun ou du produit de son travail, ne fût-ce que partiellement, ne soit plus la condition pour accéder à ce qui est devenu historiquement les conditions de la vie même dans nos sociétés. Bien que l’exercice ait quelque chose d’un peu dérisoire, on peut se risquer à quelques raisonnements. Pour que le travail ne soit plus central, il faudrait un reflux du rapport capital-travail sous le dynamisme d’un autre rapport social qui finirait par le supplanter, comme lui-même l’a fait et continue de le faire, en étant plus performant que lui sur le terrain où il puise sa force d’expansion, c’est-à-dire sur sa capacité à orienter la demande vers les biens nouveaux qu’il produit, si l’on admet que la liberté politique et le libre choix demeurent des acquis historiques. Ce n’est pas peu dire que nous avons encore quelques difficultés à imaginer le processus.


8.3. The division of labour : conflicts and debates it has provoked

Les réflexions précédentes m'ont permis de reprendre l'histoire de la division du travail et des débats qui ont accompagné son développement (6).

La division du travail, les conflits et les débats qu’elle a provoqués, auront marqué les relations entre employeurs et salariés et les sciences sociales au XXème siècle, tout autant qu’au XIX siècle. Analystes et théoriciens avaient noté, dès l’origine du capitalisme, un fort développement de la division du travail corrélativement à l’extension du marché. A côté de la division antérieure en métiers indépendants était apparue une forme nouvelle, avec la création des manufactures capitalistes. Les métiers complets, correspondants généralement à un produit, y étaient divisés en métiers particuliers, organisées et coordonnées par un maître-ouvrier, sous l’autorité de l’entrepreneur.

Adam Smith (1723-1790) n’avait vu toutefois dans cette division du travail que le prolongement logique de la division en métiers indépendants, l’une et l’autre des deux formes résultant de la propension humaine universelle à échanger. Karl Marx (1818-1883) en revanche les distinguera radicalement un siècle plus tard. La division du travail au sein des entreprises capitalistes introduit, écrivait-il, une division durable, et toujours plus importante, entre la partie manuelle et la partie intellectuelle du travail. Il en donnait pour preuve l’accentuation de cette forme de division dans les fabriques mécanisées, où le maître-ouvrier, maîtrisant la fabrication du produit en son entier, était remplacé par l’ingénieur et le contremaître, et l’ouvrier de métier particulier par l’ouvrier professionnel sur machine et par le manoeuvre. En dépossédant progressivement les salariés de l’intelligence et de l’organisation de leur travail, elle permettait à l’entrepreneur de faire prévaloir ses objectifs et ses priorités et s’expliquait en définitive par l’émergence et la diffusion d’un nouveau rapport social, le rapport capital-travail. Très tôt, le débat fut donc intense sur la nature, l’origine, l’évolution et les conséquences de la division du travail. A la fin du XX siècle, il n’était toujours pas tranché, bien qu’il eut sensiblement progressé.

Emile Durkheim (1858-1917) et Max Weber (1864-1920) critiquèrent l’interprétation “économiste” de la division du travail, mettant en avant la singularité de l’Occident par rapport aux sociétés “primitives” ou aux autres civilisations. Pour Durkheim, la division du travail social, en spécialisant et en différenciant les individus, créait entre eux un système de droits et de devoirs débordant largement la sphère économique. Elle leur imposait un lien social, caractéristique des sociétés modernes, qui les rendaient tout à la fois autonomes et solidaires. Aussi n’a-t-il vu dans le travail parcellisé qu’une forme anormale et temporaire de la division du travail, pouvant, selon lui, être éliminée par la constitution de groupement professionnel réunissant patrons et ouvriers. Max Weber, au contraire, a essayé de comprendre la spécificité de la division du travail dans les sociétés occidentales modernes. La typologie des “rapports au monde” qu’il a élaboré à partir des grandes religions connues l’a conduit à conclure que seul l’Occident avait développé un type de rationalité, aussi bien dans les domaines du droit, de l’économie, du politique que des sciences et des techniques visant la prévisibilité des actions humaines comme des phénomènes physiques, grâce à l’édiction de lois, de règlements et de procédures impersonnels, s’imposant à tous. L’organisation capitaliste du travail et la bureaucratie administrative n’étaient pour lui que des sous-ensembles d’une culture particulière.

Ces vastes interprétations perdirent de leur actualité devant l’accélération considérable de la division du travail à partir de la première guerre mondiale, avec la diffusion des machines-outils spécialisées, le développement des méthodes dite d’ “organisation scientifique du travail”, impulsées par Frederick Winslow Taylor (1856-1915), et la généralisation du travail à la chaîne à la suite des succès d’Henry Ford (1863-1947). L’ingénieur généraliste a été remplacé alors par le bureau d’études des produits et le bureau des méthodes de production, composés d’ingénieurs spécialisés, de dessinateurs, de techniciens et de préparateurs du travail. Les ouvriers professionnels sur machine et les manoeuvres disparurent au profit des ouvriers qualifiés d’entretien et des opérateurs sans qualification. La sociologie du travail naissante a cherché à montrer les limites de l’efficacité de la rationalisation taylorienne, en raison notamment de l’organisation informelle du travail existant entre travailleurs (Elton Mayo, 1931), et ses conséquences sur les salariés, en s’interrogeant longuement sur l’avenir du travail (Georges Friedmann, 1936).

L’euphorie moderniste, qui s’est emparée d’une partie de la population avec le développement de la consommation de masse après la deuxième guerre mondiale, a toutefois fait prévaloir jusqu’au milieu des années soixante une thèse optimiste fondée sur les nécessaires bienfaits, à terme, du progrès technique. La décomposition des tâches en opérations élémentaires serait une étape nécessaire pour éliminer l’empirisme et pour recomposer ensuite le travail rationnellement, notamment sous forme de machines. Celles-ci libéreraient les travailleurs des opérations sans intérêt et physiquement épuisantes et permettraient de leur donner des tâches plus intellectuelles de surveillance, de conduite et d’entretien. Déjà au XIX siècle certains penseurs (notamment Pierre-Joseph Proudhon, 1809-1865) avaient espéré de la mécanisation un tel miracle. Bien que leurs prévisions aient été infirmées, elles ont été reprises un siècle plus tard à propos de l’automatisation (Alain Touraine, 1955, Serge Mallet, 1963). Les régimes communistes de l’Europe de l’Est partagèrent le même optimisme scientiste, important massivement à partir des années soixante techniques et méthodes de production des pays capitalistes. Mais les ruptures constantes d’approvisionnement et l’absence de maîtrise par les directeurs d’usines des investissements, de la masse salariale et du recrutement ne permirent pas d’atteindre des résultats comparables en terme de coûts, de qualité et de productivité. Les techniques et les méthodes n’ont pas d’efficacité intrinsèque sans le rapport social qui va avec et pour lequel elles ont été conçues.

La crise du travail et de la productivité qui a marqué les pays industrialisés au tournant des années soixante-dix a de nouveau relancé recherche et réflexion sur la division du travail. Au-delà des nombreuses nuances apportées par les différents auteurs, il est possible d’identifier trois positions majeures.

La première a mis en cause le “productivisme” qui aurait inspiré entrepreneurs, syndicalistes, dirigeants politiques, scientifiques et une bonne partie de la population, les poussant à promouvoir ou à accepter la production de masse indifférenciée et donc, selon les tenants de cette position, une division du travail toujours plus forte. Seul le passage à une production de qualité, diversifiée, respectueuse de l’environnement et socialement contrôlée pourrait d’une part inverser la division du travail et d’autre part dégager du temps pour des activités créatives et relationnelles.

La deuxième position est issue d’une relecture de Marx. Le rapport capital-travail ne serait pas un rapport “économique”, mais un rapport social transformant toutes sortes d’activités, et les capacités humaines qui leurs sont liées, en marchandises. La division de la conception et de l’exécution qui le caractériserait serait au principe des techniques productives comme de l’organisation du travail. L’automatisation capitaliste, loin de redonner une compréhension et une maîtrise du processus de production au plus grand nombre des salariés, réduirait au contraire leur pouvoir d’appréciation et d’intervention. La “division de l’intelligence du travail” n’aurait pas de fin, tant que perdurerait le rapport capital-travail, malgré la disparition d’emplois d’ “exécution” avec l’automatisation. Les travailleurs “surqualifiés” en effet, nés de la phase précédente de la division du travail, connaîtraient à leur tour un processus de déqualification des uns par surqualification des autres, notamment dans le secteur dit tertiaire et le tertiaire supérieur (Harry Braverman 1974; Michel Freyssenet, 1974; David Noble, 1977). A cette thèse, il a été opposé les degrés différents de division du travail observables à une époque donnée, toutes choses étant plus ou moins égales par ailleurs.

La troisième position rassemble précisément tous ceux qui considèrent que ces variations interdisent de dégager un quelconque sens à l’évolution du travail. Le degré de division entre la conception et de l’exécution dans les entreprises varierait selon les rapports de force sociaux et politiques (Pierre Naville, 1963), les choix socio-techniques des entreprises (E.L. Trist et alii,1970), la structuration des sociétés (Marc Maurice et alii, 1982), la culture nationale (Ronald Dore, 1987; Masahiko Aoki, 1988; Philippe d’Iribarne, 1989), le type de demande (Michael Piore et Charle Sabel, 1989, James P Womack et alii, 1990), le modèle industriel dominant, taylorisme versus toyotisme (Benjamin Coriat, 1993), ou selon des conventions sociales (Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Robert Salais, 1995). Aucun de ces auteurs n’en conclue toutefois que la division de l’intelligence du travail a été supprimée. Tous font l’hypothèse qu’elle pourrait l’être si certaines des tendances qu’ils décèlent étaient prolongées. La crise du toyotisme au début des années quatre vingt-dix, auquel a été prêté le mérite d’avoir dépassé le taylorisme et le fordisme, réputés avoir porté à son paroxysme la division du travail, montre toutefois à quel point il convient d’analyser attentivement le contenu effectif du travail et de la relation salariale, avant de tirer des conclusions.

Une nouvelle analyse émerge de recherches traitant des transformations que les firmes automobiles ont connues depuis la fin des années soixante (GERPISA). Il en ressort que les variations de la division du travail observables au sein de ces firmes seraient ni culturelles, ni sociétales, ni conventionnelles, mais dépendraient des “compromis de gouvernement d’entreprise”, construits entre direction, syndicats, salariés, actionnaires, et fournisseurs, pour mettre en oeuvre de manière cohérente les “stratégies de profit” possibles dans un environnement donné. Ces variations se feraient toutefois entre des limites imposées par les machines telles qu’elles sont conçues, et en définitive par le rapport capital-travail lui-même. En effet, les systèmes de production qui ont poussé à ce jour le plus loin l’inversion de la division de l’intelligence du travail (la “production réflexive” à l’usine Volvo d’Uddevalla par exemple) conduiraient de proche en proche, par le pouvoir redonné aux salariés, à la remise en cause du rapport salarial lui-même, et seraient dès lors rejetés ou cantonnées, bien qu’ayant démontré leur efficacité (Robert Boyer et Michel Freyssenet, 2000).

L’analyse du lien entre la division de l’intelligence du travail et le rapport capital-travail impliquait de qualifier les formes de division du travail observables sous d’autres rapports sociaux. Or les enquêtes menées à ce sujet ont abouti à un résultat inattendu. La réalité moderne du travail aurait été en fait projetée sur des activités qui pouvaient lui ressembler dans d’autres sociétés ou à d’autres époques, alors que l’on ne trouve ni le mot “ travail ” pour les désigner, ni même la notion pour les penser (Marie Noëlle Chamoux, 1994). De fait, on peut quotidiennement constater qu’une même activité peut être considérée dans nos sociétés comme du travail ou du non travail, selon le rapport social sous lequel cette activité est effectuée: rapports domestique, associatif, marchand, capitaliste par exemple. Tout laisse à penser aujourd’hui que le travail est en fait une réalité récente, apparue avec le salariat et s’étant généralisé avec lui, au point d’en être naturalisé et universalisé, et de désigner un nombre toujours plus grand d’activités qui ne relèvent pas du rapport social qui l’a fait naître (Michel Freyssenet 1993). Si tel était le cas, on pourrait se représenter à grands traits l’engendrement du travail et de la division de son intelligence de la façon suivante (Robert Boyer, Michel Freyssenet, 2000).

L’instauration en Europe au XVIIIème siècle de deux nouvelles libertés dans certains domaines de la vie en société: la liberté d’acheter et la liberté de vendre, non seulement des biens et des services, mais surtout des capacités individuelles et collectives pour les réaliser, a transformé les activités concernées en travail, et les moyens pour les effectuer en capital à valoriser. Mais ces deux libertés, au principe du rapport capital-travail, portaient en elles deux incertitudes fondamentales, l’incertitude du marché et l’incertitude du travail, et les rendaient interdépendantes. Le capitaliste ne peut en effet être assuré d’obtenir de ses salariés la production voulue en temps, qualité, coût et délais en toutes circonstances, ni de vendre ce qu’il a fait produire. La gestion capitaliste a pour objet en définitive la réduction de ces deux incertitudes, afin d’obtenir le niveau de profit visé.

Concernant l’incertitude du travail, il n’est que deux voies pour la réduire : établir un contrat de confiance durable avec les salariés, leur laissant le pouvoir de coopérer librement, à la condition qu’ils améliorent les produits, les techniques de production et les performances de l’entreprise; ou bien diviser socialement l’intelligence du travail, afin de limiter la part d’appréciation des salariés, dont ils peuvent faire usage pour obtenir des droits jugés contradictoires avec le pouvoir du capitaliste. Force est de constater que c’est la seconde qui a historiquement prévalu dans tous les secteurs et pays où le capitalisme a diffusé, au point que la première paraisse totalement “irréaliste” et contraire à la “modernité” industrielle.

Si le marché “libre” et le capital à valoriser ont donné une impulsion considérable au changement technique, tant des produits que des procédés de fabrication, le travail “libre” et l’incertitude qui l’accompagne ont conduit à des techniques productives, dont les formes matérielles successives ont progressivement imposé et consacré la division de l’intelligence du travail, en faisant du salarié un appendice de la machine (que son travail soit la répétition d’opérations physiques ou mentales ou bien la surveillance d’indicateurs et l’application de procédures), et non la machine une aide au déploiement de ses capacités personnelles (sauf dans la partie de la conception non encore divisée). Ce processus de matérialisation n’atteint pas toujours immédiatement son but, et il n’est jamais achevé. Outre qu’il génère des dysfonctionnements coûteux dans la phase de mise au point des nouvelles techniques (la division de l’intelligence du travail empêche d’anticiper efficacement toutes les situations productives), il affecte ensuite le travail qualifié né de la déqualification d’une partie du travail antérieur. Il reste donc toujours, pour le capitaliste, de l’intelligence et par conséquent de l’incertitude à gérer au quotidien. C’est cette part qui fait l’objet d’un plus ou moins grande division, selon l’organisation du travail choisie. Ce choix relève du “compromis de gouvernement d’entreprise”. Or celui-ci ne se construit pas seulement à propos de l’organisation du travail, indépendamment du reste, mais pour l’ensemble des moyens à trouver pour mettre en oeuvre de manière cohérente la stratégie de profit de la firme: à savoir la politique produit, l’organisation productive et la relation salariale.

Les firmes ne font pas toutes en effet du profit de la même façon. Elles combinent les sources de profit (volume, diversité, qualité, innovation, flexibilité, réduction des coûts) dans des proportions différentes, selon les stratégies profitables et les “compromis” possibles dans un contexte donné. La pertinence des différentes stratégies dépend in fine des modes de croissance et de distribution des revenus nationaux, selon qu’ils privilégient la consommation interne, l’investissement ou les exportations, et selon qu’ils répartissent le revenu obtenu de manière coordonné, contractuel et prévisible ou bien en fonction des rapports de force locaux, sectoriels et professionnels. Les acteurs de l’entreprise n’ont dès lors d’autre solution pour en assurer la pérennité que de s’entendre sur les moyens temporairement acceptables par tous pour mettre en oeuvre de manière cohérente une des stratégies possibles. Ils ont en revanche à veiller à ce que les solutions adoptées préservent ou favorisent les perspectives qui leur sont propres: la reproduction du rapport capital-travail pour les uns, son dépassement ou son élimination pour les autres. Le travail et la division de son intelligence n’auraient dès lors de fin possible qu’avec la disparition du rapport social qui les ont engendrés.

Has capitalism a new spirit? Can economic sociology be fruitful? Towards a reconstruction of knowledge

L'approche par les rapports sociaux conduit à des recompositions de savoirs qui touchent toutes les disciplines . Elle a l'énorme avantage de permettre de sortir de la situation où chaque discipline tente d'exister à côté des autres, voire parfois de les englober. J'ai été amené à reprendre cet argumentaire lors d'un séminaire au CEPREMAP où j'étais l'un des deux discutants de Luc Boltanski et Ève Chiapello invités à présenter leur livre Le nouvel esprit du capitalisme. Suite à ce débat, un article m'a été demandé pour L'Année de la Régulation (7).

Le schéma d'analyse proposé fait en effet l'impasse sur un point essentiel : les origines de l'écart qui se formerait périodiquement entre le capitalisme et son esprit. Est-ce que l'écart à l'idéal est ce que le sociologue concède finalement à la dynamique propre du capitalisme? Mais alors le moteur du changement ne peut plus être la critique des manquements à l'esprit du capitalisme du moment. L'économie, jetée par la porte, reviendrait-elle par la fenêtre ? Elle reviendra toujours par la fenêtre tant que le sociologue s'obstinera à considérer l'économie comme un domaine de la vie en société et à débattre de son caractère déterminant ou non sur les autres domaines. Nous savons pourtant, au moins depuis Marx, si l'on veut le lire pour ce qu'il a recherché et écrit et abandonner l'inusable et l’ignorante antienne des infrastructures et des superstructures, que le rapport capital-travail est tout simplement un rapport social, dont l'étude requiert la mobilisation des savoirs et compétences aujourd'hui tronqués et éparpillés entre des sciences sociales historiquement constituées en disciplines séparées et souvent opposées pour des raisons essentiellement pratiques, politiques et institutionnelles et fort peu scientifiques.

Le rapport capital-travail n'est pas même un rapport social dans le domaine ou l'ordre économique. L'économie n'est ni un domaine ni un ordre propre. La meilleure preuve en est que le rapport capital-travail est capable de soumettre toutes les activités humaines, y compris celles qui paraissent les plus étrangères à ce que nous considérons à tort comme la sphère économique. Après avoir soumis l'art, les loisirs, la santé, il investit la politique, les religions, la justice, la police, l'armée, etc, jusqu'à la procréation et l'accompagnement des mourants. Cette tendance d'hégémonisation et d'homogénéisation de la vie en société par un seul rapport social n'est pas un phénomène nouveau. Il est des rapports sociaux qui dans le passé ont "totalisé" des sociétés entières.

Ce que nous appelons économie n'est que l'économie du rapport social que nous avons nommé capital-travail, c'est-à-dire la logique des moyens lui permettant de se reproduire et de s'étendre. Le rapport capital-travail est là à côté d'autres rapports sociaux qui ont leur économie propre, comme ils ont leur idéologie, leur "esprit", leur politique, etc. si l'on tient à réemployer ces catégories communes à défaut d'en avoir construites d'autres plus rigoureuses et fécondes. Analytiquement une société peut être utilement appréhendée comme l'agencement particulier et temporaire de plusieurs rapports sociaux.

Tant que les sociologues s'échineront à vouloir faire vivre la sociologie et le social à côté de l'économie et de l'économique, pour en faire reconnaître l'importance, voire la prééminence, y compris sous la forme de la "sociologie économique" ou d'institutions, de pratiques, ou encore de culture indispensables au fonctionnement du capitalisme, alors ils continueront à s'enfermer dans la posture stérilisante consistant à rappeler constamment que les raisons multiples de vivre et de vivre ensemble préexistent aux forces triviales du marché et du capital.

Rappelons que le rapport capital-travail présuppose non seulement la liberté de vendre et d'acheter des biens et services, mais surtout la liberté de vendre et d'acheter des capacités de travail pour les produire. Dès lors il recèle en son sein deux incertitudes fondamentales intimement liées : l'incertitude du marché (la liberté de l'acheteur) et l'incertitude du travail (la liberté du salarié de s'investir). Le lien entre les deux est la division du travail. La division du travail est à la fois condition de l'extension du marché et condition de réduction de l'incertitude du travail grâce à la division de son intelligence.

Dès lors que le rapport capital-travail a été imposé, soutenu ou accepté par des coalitions sociales qui l'ont jugé préférable ou comme un moindre mal dans un contexte historique donné comparativement à d'autres rapport sociaux existants ou possibles, il a déstabilisé ceux d'entre eux qui partageaient avec lui certains principes et règles. Il les a progressivement subvertis ou instrumentalisés, au point qu'il est devenu pour le plus grand nombre le rapport obligé pour accéder aux conditions de l'existence en société, pas seulement bien sûr le boire et le manger, mais tout aussi bien procréer, communiquer, transmettre, être reconnu, se mouvoir, se soigner, ne pas être tué, avoir des raisons de vivre et de vivre avec d'autres, etc. Chaque rapport social présente à tout instant toutes les dimensions du social (symbolique, politique, économique, religieux, spirituel, culturel, idéologique, matériel, immatériel, cognitif, etc.), qu'il est dépourvu de sens de vouloir hiérarchiser. Ces dimensions ne sont de plus que des catégories apparues dans certaines sociétés et portées seulement par quelques-unes de leurs composantes, à un moment donné de leur histoire. Il est, on le sait, conceptuellement dangereux de les universaliser et même de les généraliser à toutes les catégories sociales dans les sociétés où elles ont été construites.

La division du travail, condition de l'extension du marché et du contrôle du travail, a pris des formes différentes, compte tenu des contextes locaux. Ces formes sont autant de façons de gérer les incertitudes du marché et du travail. Elles peuvent l'être à deux niveaux : le niveau macro par la construction d'un compromis national sur un "mode de croissance" (source et type de distribution du revenu national), le niveau micro par la construction d'un "compromis de gouvernement d'entreprise" entre les protagonistes sur la "stratégie de profit" à suivre et les moyens (politique produit, organisation productive et relation salariale) pour la mettre en œuvre, en d'autres termes par l'adoption ou l'invention d'un "modèle productif". C'est pourquoi il y a toujours eu simultanément plusieurs capitalismes et plusieurs modèles productifs. Caractériser "l'esprit du capitalisme" d'une période ne peut dès lors conduire qu'à des amalgames de traits incompatibles, ou à des sélections d'éléments fondées sur des ressemblances formelles, ou bien encore à restreindre le champ d'analyse puis à universaliser les conclusions.

Les "trente glorieuses", que quelques pays capitalistes seulement ont connues, y ont été possibles grâce à la synchronisation largement inintentionnelle de modes de croissance et de modèles productifs compatibles. Les modes de croissance de ces pays ont privilégié une distribution du revenu national "coordonnée et modérément hiérarchisée". Les modèles productifs ont mis en œuvre des stratégies de profit pertinentes dans le cadre de ces modes de croissance (notamment les stratégies de "volume et diversité", "volume", "qualité", "innovation et flexibilité", "réduction permanente des coûts"), grâce à des politiques produit, des organisations productives et des relations salariales cohérentes avec elles.

Dans la deuxième moitié des années soixante, les compromis qui fondaient ces modes de croissance et ces modèles productifs ont été remis en cause, mais pour des raisons différentes selon les pays. Aux Etats-Unis, la croissance de la productivité par "économies d'échelle", qui avait permis jusque-là une augmentation généralisée et modérément hiérarchisée du pouvoir d'achat des ménages, n'a pu être poursuivie, le marché intérieur devenant un marché de renouvellement et la concurrence extérieure s'accentuant. Les entreprises, en difficulté pour honorer leur contrat, ont commencé à remettre en cause les compromis antérieurs. À l'inverse, en Europe et au Japon à la même période, ce sont les salariés qui l'ont fait, alors que les entreprises respectaient scrupuleusement les compromis initiaux et étaient en mesure de le faire encore longtemps, à la différence des entreprises américaines (Freyssenet et al. 1998). Profitant du plein emploi, les salariés ont remis en cause le travail et son organisation qui étaient jusqu'alors la contrepartie acceptée de l'augmentation du pouvoir d'achat. Ils l'ont fait, non pas en raison d'un manquement des capitalistes à "l'esprit du capitalisme" auquel ils auraient adhéré, mais ils l'ont fait bel et bien en raison d'une ou (d'autres) vision(s) des rapports sociaux, à l'occasion d'une situation favorable et de circonstances particulières.

On le sait les crises monétaires et pétrolières des années 70 ont changé radicalement la donne. Les pays comme la France dont la croissance était tirée par la consommation intérieure ont été mis dans l'obligation d'accroître sensiblement leurs exportations, donc de devenir compétitifs à l'international, pour payer pétrole et matières premières. L'effet le plus immédiat fut la multiplication des défaillances d'entreprise. Avec la montée inexorable du chômage, l'enjeu n'était plus du tout le même. Si la critique du travail se poursuivit encore quelque temps après 1974, elle se fit plus dans des colloques et des livres que sur le terrain. Dès 1975, on observe une chute brutale des départs volontaires et le début de la régression de l'absentéisme dans les entreprises. C'est Raymond Barre qui siffle la fin de la partie en 1978 en préconisant officiellement la désindexation des salaires et la décentralisation des négociations. Dès lors le problème politique n'était plus comment changer le travail et encore moins la vie, mais comment préserver ou relancer l'emploi. Or les analyses et les stratégies syndicales n'étaient pas à la hauteur de la situation. L'échec du conflit de Lip, porteur des pratiques et des perspectives alternatives développées depuis dix ans, avait sonné le glas des espoirs mis dans l'invention de l'avenir par ceux qui veulent en changer.

Si responsabilité de la recherche en sciences sociales il y a eu, elle a moins été d'avoir abandonné la critique du travail (abandon au demeurant beaucoup moins important que les auteurs ne le disent, ceux-ci ignorant les travaux "critiques" faits au cours des années 80 et 90 en raison probablement d'une moindre "médiatisation" ou "diffusion") que de ne pas avoir été suffisamment prête à fournir des éléments substantiels de réflexion sur les conditions de pérennité des entreprises capitalistes, et ce faisant à contribuer à l'élaboration de stratégies plus efficaces de défense et de développement de l'emploi. Ce n'est pas parce que les entreprises auraient récupéré des éléments de la critique du travail qu'elles l'auraient désarmée, mais parce qu'elles disparaissaient purement et simplement et le travail avec elles. Les questions de recherche prioritaires devenaient en France: quels modes de croissance? quels compromis d'entreprise pour préserver puis développer l'emploi?

Car dans d'autres pays il en allait autrement. Les pays, dont la croissance était fondée depuis longtemps sur les exportations et le compromis national sur le partage des gains non pas de productivité mais de compétitivité (comme la République Fédérale Allemande, la Suède et le Japon) profitèrent plus qu'ils ne pâtirent de la situation créée par les crises monétaires et pétrolières des années 70. Ils devinrent des exemples . On chercha les raisons de leur succès.

On l'attribua d'abord à une automatisation plus précoce et avancée, puis, oubliant les cas allemands et suédois, on mit en avant le "modèle japonais". Pour mieux faire admettre en France la flexibilité et la réduction des coûts qui le caractériseraient, on le para de toutes les vertus : travail rendu intelligent, satisfaction des consommateurs et compétitivité assurée, tout en minimisant l'importance d'autres traits (garantie d'emploi et de carrière) et en ignorant superbement la diversité japonaise et l'histoire du système de production de Toyota. Il est vrai que nombre de chercheurs en sciences sociales s'y sont laissés prendre, voyant à tort dans le travail en groupe et la résolution de quelques problèmes de production le début d'une inversion possible voire nécessaire de la division de l'intelligence du travail.

Mais si critique du travail il y a, elle se fait souvent d'abord là où il s'exécute avant de se manifester dans les livres. Or précisément au moment même où beaucoup faisait chorus pour chanter les louanges du soi-disant "modèle japonais", le modèle toyotien d'abord (en 1990), puis le mode de croissance japonais (en 1991) entraient durablement en crise. La crise du travail éclata là où elle pouvait le faire. Dans un contexte de plein emploi et de bulle spéculative, les ouvriers et contremaîtres de Toyota refusèrent de faire plus d'heures supplémentaires et de continuer à réduire les temps standard, comme ils le faisaient depuis trente ans. Toyota dut changer complètement son système d'horaire, de salaire et de production (Shimizu 1999). Enfin la défaillance récente de nombre d'entreprises japonaises considérées jusque-là comme emblématiques du modèle japonais a suffi pour refroidir les ardeurs des thuriféraires.

Le renouveau de la critique du travail sur le terrain dans un pays comme la France et plus largement dans les pays européens continentaux n'a pas pour origine un nouvel écart par rapport à ce qui serait un nouvel esprit du capitalisme, mais d'abord un refus d'aller plus loin dans le démantèlement de l'État providence, puis un regain de confiance dans l'avenir, libérant une parole et une action trop longtemps difficiles. Elle est une des expressions du sentiment de certains des acteurs concernés que l'avenir n'est pas joué. Mais il ne faudrait pas que cette critique prenne dans la sphère académique la forme d'un retour de balancier, dont la recherche en sciences sociales est coutumière, en oubliant d'intégrer les acquis chèrement payés de la période précédente sur les conditions de pérennité des firmes, qui renouvellent l'approche de l'incertitude du travail et enrichissent l'analyse du rapport capital-travail.

Ces conditions ne sont pas plus "économiques", "sociologiques", "morales" ou "idéologiques". Le sociologue n'a pas besoin de batailler contre l'économiste pour faire une place à sa discipline au cœur de l'histoire, mais il a à œuvrer à la recomposition des savoirs pour parvenir avec d'autres à traiter les rapports sociaux pour ce qu'ils sont.

➼ Référence pour citation éventuelle: Freyssenet M., "Vers une sociologie des rapports sociaux", CSU, 2001. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.
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(1) Freyssenet M., Magri,S. (dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, Paris, CSU, 1989, vol 1, 208 p. 1991, vol. 2, 154 p.
(2) ✔ Freyssenet M., "Le concept de rapport social peut-il fonder une autre conception de l'objectivité et une autre représentation du social?", in Freyssenet M. et Magri S. (dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, CSU, Paris, tome 1, 1989, pp 9-23. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 210 Ko.
(3) ✔ Freyssenet M., “Le rapport capital-travail et l’économique”, in Freyssenet M., Magri, S.(dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, Paris, CSU, tome 2, 1990, pp 5-16. Édition numérique freyssenet.com, 158 Ko.
(4) ✔ Desmarez P., Freyssenet M. (dir.), “Les énigmes du travail”, n° hors série de Sociologie du Travail, 1994, 125 p. Publié antérieurement dans Actes du Colloque interdisciplinaire CNRS-PIRTTEM “Travail: bilan et perspectives”, PIRTTEM, CNRS, 1993. Ont participé à ce numéro des chercheurs des différentes sciences concernées: J.C. Moisdon (sciences de la gestion), F. Lhote (science de l'ingénieur), C. Dejours (psychopathologie), M. Lacoste (linguistique), M.N. Chamoux (ethnologie), A. Cottereau (sociologie), J.H. Jacot (économie).
✔ Freyssenet M., “Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail”, in Desmarez P., Freyssenet M. (dir.), “Les énigmes du travail”, n° hors série de Sociologie du Travail, 1994, pp 105-122. Version modifiée et développée de: Freyssenet M., “Les énigmes du travail. Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail”, in Actes du Colloque interdisciplinaire CNRS-PIRTTEM “Travail: bilan et perspectives”. PIRTTEM, CNRS, 1992, pp 5-20. Version en espagnol, Freyssenet M., “Los enigmas del trabajo: nuevas pistas para su conceptuacion”, Economia y Sociologia del Trabajo, Madrid, n°23/24, mars-juin 1994, pp 63-71.
(5) ✔ Freyssenet M., “L’invention du travail”, Actes du Colloque Interdisciplinaire - Travail: recherche et prospective", CNRS/PIRTTEM, 1992, pp 65-74. Republié: Freyssenet M., “L’invention du travail”, Futur antérieur, n°16, 1993/2, pp 17-27. Version modifiée et augmentée, Freyssenet M., “Historicité et centralité du travail”, in Jacques Bidet, Jacques Texier (dir.), La crise du travail, PUF, Paris, 1995, pp 227-244. Version modifiée et augmentée en anglais, Freyssenet M, “Emergence, Centrality and End of Work”, Current Sociology, 1999, vol 47, n°2, pp 5-20.
✔ Freyssenet M., “ Travail et emploi en France depuis cinquante ans”, version initiale non écourtée de Freyssenet M., “Emploi et travail. Grandes tendances”, L’état de la France 1997-1998, Paris, La Découverte, 1997, pp 129-137. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 200 Ko. Réédition actualisée, ✔ Freyssenet M., “Travail et emploi. Grandes tendances”, in L’état de la France 1998-1999, Paris, La Découverte, 1998, pp 112-118. ✔ Réédition actualisée, Freyssenet M., “Travail et emploi. Grandes tendances”, in L’état de la France 1999-2000, Paris, La Découverte, 1999, pp 102-108. ✔ Réédition actualisée sous un nouveau titre : Freyssenet M., "Travail et société: Grandes tendances", in L'état de la France, 2000-2001, Paris, La Découverte, 2000, pp 82-89. ✔ Freyssenet M., "Travail et Société: Grandes tendances", version initiale, entièrement nouvelle, non écourtée de Freyssenet M., "Travail et Société: Grandes tendances" (article entièrement revu), in L'état de la France, 2001-2002, Paris, La Découverte, 2001, pp 90-96. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 100 Ko. Réédition avec actualisation ✔ Freyssenet M., "Travail: Grandes tendances", in L'état de la France, Société, Culture, Économie, Politique, 2002, Paris, La Découverte, 2002, pp 110-116. Réédition avec actualisation ✔ Freyssenet M., "Travail: Grandes tendances", in L'état de la France, Société, Culture, Économie, Politique, 2003, Paris, La Découverte, 2003, pp 97-103. ✔ Freyssenet M., "Travail et Société: Grandes tendances", version initiale, partiellement nouvelle et non écourtée de Freyssenet M., « Travail et Société : Grandes tendances », in L’état de la France, Société, Culture, Économie, Politique, 2004, Paris : La Découverte, 2004, pp 100-106. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 100 Ko. Réédition avec actualisation : ✔ Freyssenet M., « Travail : Grandes tendances », in L’état de la France 2005-2006, Paris : La Découverte, 2005-2006, pp 72-78.
✔ Freyssenet, M., “Le salariat de plein emploi n'est plus l'horizon des nouvelles générations, mais cela signifie nullement la fin du travail", CSU, Paris, 1998, 4 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 130 Ko. version initiale de Freyssenet, M., “La crise et les transformations des formes de l’emploi ne signifient nullement la fin du travail” , in Cordellier, S., Le Nouvel Etat du Monde, 80 idées-forces pour entrer dans le XXIème siècle? Paris, la Découverte, 1999, pp. 101-103. Édition en portugais, Campo das Letras, Porto, 2000. Édition en grec, Editions Pataki, 2001. Deuxième édition en français : Freyssenet, M. "La crise et les transformations des formes de l'emploi ne signifient nullement la fin du travail", in Le nouvel état du monde. Les idées-force pour comprendre les nouveaux enjeux internationaux, Cordellier, S. (dir.), La Découverte, Paris, deuxième édition actualisée, 2002, pp 161-163. Édition en chinois : iFront, Taïwan, 2003.
(6) ✔ Freyssenet, M., “Travail”, in Cordellier, S. (dir.), Le Dictionnaire historique et géopolitique du XX siècle, La Découverte, 2000, pp 667-690. Nouvelles éditions en 2002, 2003, 2005. Édition italienne : Bruno Mondadori, Milano, 2001.
✔ Freyssenet, M., « Taylorisme : us et abus d’un terme », La Lettre du CSU, mai 2003, pp 7-8. Éditions numériques, csu.cnrs.fr , Paris, 2003; freyssenet.com, Paris, 2006, 104 Ko.
(7) ✔ Freyssenet M., « Esprit es-tu là? À propos de "Le nouvel esprit du capitalisme", de Luc Boltanski et Ève Chiapello », L'Année de la Régulation, n° 5, 2001-2002, pp 309-318.