Les rapports de production: travail productif et travail improductif

Référence

Freyssenet M., “Les rapports de production: travail productif et travail improductif”, Paris, CSU, 1971, 59 p. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 504 Ko.

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Résumé

Loin d'être une de ces questions byzantines qui occupent les exégètes et qui sont sans portée pratique pour la recherche, la distinction productif-improductif est l'occasion pour Marx, si on le lit attentivement, de montrer qu'elle n'a de sens que par rapport à la forme sociale de la valeur. Reprenant la thèse d'Adam Smith et la défendant contre J. B. Say et les post-classiques, Marx montre que la définition du travailleur productif comme producteur de valeur d'usage n'a pas d'intérêt scientifique, toute personne l'étant à partir du moment où le produit matériel ou immatériel de son activité trouve un usage quelconque. Le but de la production capitaliste n'étant pas la production de valeurs d'usage ni de marchandises pour elle-même mais la reproduction de l'ancienne valeur et la création de plus-value, le travail productif est celui qui s'échange contre du capital alors que le travail improductif est celui qui s'échange contre du revenu quelle qu'en soit la forme (salaire, profit, rente, impôts, etc.).

Tous les courants se réclamant de Marx ont largement repris ces définitions. Mais la plupart n'ont pas vu un point important. Si Marx reprend la thèse d'Adam Smith, il la critique sur un point essentiel. Adam Smith indique en effet que les définitions qu'il donne du travail productif et du travail improductif correspondent respectivement d'une part à la production de biens matériels sous forme de marchandises et d'autre part aux "services" définis comme échange de personne à personne.

Cette deuxième distinction, empiriquement plus saisissable, a été rapidement ajoutée ou substituée aux définitions initiales au point que la matérialité du produit est devenue une deuxième détermination du travail productif. Marx montre, au contraire, que s'il est vrai que le travail productif produit le plus souvent des biens matériels, sa définition n'a rien à voir avec son contenu concret, mais désigne exclusivement un rapport social, au point qu'une personne exerçant le même type d'activité sera productive ou improductive du point de vue du capital selon le rapport qu'elle a avec lui. Soucieux d'éliminer toute "naturalisation" des concepts et de leur donner une définition strictement sociologique et historique, Marx dénonce cette sorte d'ouvriérisme qui fait finalement du travail manuel salarié la forme exclusive du rapport capital-travail.

Plan
1. Introduction
1. 1. Le concept de classe
1. 2. La portée théorique et pratique d'un tel travail
1. 3. Les textes de Marx
1. 4. Les difficultés pour présenter correctement la position de Marx
1. 5. Le contenu de la présente étude
1. 6. Rappel des principales propositions de la théorie de la valeur
2. Travail productif, travail improductif: définitions générales
2. 1. La production en général et la forme capitaliste de la production
2. 2. La définition du travail productif et du travail improductif
2. 3. Les interprétations erronées (Launay J., "Réflexion sur le concept de production", Economie et Politique, n° 170, septembre 1968, Traité Marxiste d'économie politique. Le capitalisme monopoliste d'État, Les Éditions Sociales, Paris, 1971)
2. 4. Conclusion
3. Les salariés de la sphère de la circulation
3. 1. La sphère de la circulation
3. 2. Le capital marchand ne prend pas part à la production de la plus-value, mais participe au profit
3. 3. Que devient le surtravail des salariés de la sphère de la circulation ?
3. 5. Une interprétation erronée des frais de circulation (Le capitalisme monopoliste, Baran A. et Sweezy P., Maspero, Paris, 1968)
4. Le travail de direction et de surveillance
4. 1. La double face du travail de direction et de surveillance
4. 2. Le profit d'entreprise
5. Les salariés de l'État
5. 1. Position du problème
5. 2. Les productions payées uniquement par l'impôt
5. 3. Les productions vendues à leur coût de production
5. 4. Les productions vendues à un prix inférieur au prix de production
5. 5. Les productions vendues au prix de production

Mots-clés

Catégories socio-professionnelles, rapport social, rapports de production, travail productif, travail improductif, Marx.

Disciplines concernées

Anthropologie, Économie, Histoire, Science du politique, Sociologie.

Contexte d’écriture

Ce texte avait le statut de document de travail, comme l’indique son sous-titre et le confirment la forme, la fin sans conclusion et la mention fréquente « ce paragraphe sera ultérieurement développé ». Il visait d'une part à élaborer une approche des catégories sociales qui soit plus rigoureuse que celles couramment employées alors (et encore maintenant), et d'autre part à susciter un débat au sein du CSU. Comme il est dit en introduction, l'énumération des conditions de vie et de travail des catégories socio-professionnelles (CSP) telles que définies alors par l'INSEE laissait insatisfait dans la mesure où cette approche, y compris lorsqu'elle prenait en compte les trajectoires individuelles, ne permettait pas de rendre compte des différences et des variations de comportements et d'attitudes au sein d'une même catégorie. La piste envisagée était de voir si ces variations et différences ne correspondaient pas éventuellement à des catégories indûment amalgamées, ou inversement indûment séparées. Des exemples venaient immédiatement à l'esprit. Pouvait-on trouver un principe de catégorisation plus satisfaisant? Les CSP avaient été construites pour exprimer un positionnement social global, mêlant niveau de revenu, niveau scolaire, secteur d'activité, position hiérarchique et une dose d’appréciation empirique. Ne fallait-il pas trouver des indicateurs plus analytiques? Le choix fait alors fut de rechercher le positionnement (ou les positionnements successifs ou simultanés) dans les rapports de production de la richesse sociale (selon les formes instituées qu'elle prend), et tout particulièrement le positionnement dans ou par rapport au rapport social dominant: le rapport capital-travail.

Place

dans l’évolution du questionnement personnel
La recherche mentionnée ci-dessus devait logiquement commencer par Marx, dont ma connaissance était alors quasiment nulle, en dehors des idées véhiculées à son sujet dans les manuels, quelques livres de l'époque et les conversations entre chercheurs. La lecture de ses principaux écrits a été pour moi à bien des égards décisive. Outre d'avoir procuré le plaisir de découvrir un Marx travaillant en vrai chercheur, c’est-à-dire réexaminant, reformulant sans cesse son propos pour "historiciser" tous ses concepts, loin du « naturalisme » et de « l’économisme » du marxisme officiel, elle m'a conduit à orienter mes enquêtes vers une théorisation des rapports sociaux. Les détours de production intellectuelle furent considérables et ceux qui restent à faire ne le sont pas moins. Mais le déplacement en valait et en vaut toujours la peine.

dans la production scientifique du réseau ou du laboratoire d’appartenance
Ce texte a été présenté lors de journées d'étude du CSU, qui ont eu lieu à Varengeville (Seine Maritime), les 27-29 mai 1971. Il a contribué à amorcer un débat sur les rapports sociaux au sein du laboratoire et sur une lecture de Marx distincte de l'orthodoxie d’alors, dont l'énoncé le plus récent était en France le Traité marxiste d'économie politique. Le Capitalisme Monopoliste d'État.

dans le débat scientifique national et international
Ce document de travail n'était pas destiné à la publication. Photocopié néanmoins à la demande, il a de fait beaucoup circulé. Il a en effet été reproduit par d'autres et commenté, comme le montrent les références qu’il a suscitées.

dans la diffusion des résultats de la recherche
La curiosité intellectuelle et la passion politique étant à l’époque très grandes, nombre de papiers à peine terminés circulés de la main à la main, étaient lus, repris, sans contrôle des auteurs. Il est difficile d’en évaluer la diffusion.

dans la valorisation des résultats de la recherche
Ce texte ainsi que l'ouvrage « Le processus de déqualification-surqualification » (CSU, 1974) participèrent d’un débat qui s’engageait à l’époque sur la pertinence des CSP de l’INSEE et qui aboutira à la refonte de la nomenclature. Il me reste en mémoire des discussions, au milieu des années 70, avec les auteurs de cette refonte, notamment avec Alain Desrosières. Je déclinai alors son offre de participer à cette opération, un peu idiotement je dois le dire, arguant des contraintes de la recherche sur contrat qui me laissait peu de temps et de la nécessité d’effectuer d’autres recherches de terrain pour être véritablement en mesure de concevoir une nomenclature nouvelle. Cette dernière objection, toujours valable sur le fond, ne dispensait pas cependant de contribuer à des améliorations utiles.

Références, commentaires, notes critiques

en cours de recension

compte-rendu
note critique
notice bibliographique
commentaire
- Revue économique, Michel Herland, « A propos de la définition du travail productif: Une incursion chez les grands anciens », , Année 1977, Volume 28, Numéro 1, pp. 109-133
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1977_num_28_1_408307
- Revue économique, Michel Aglietta, « Quelques réflexions sur le travail productif à propos d'une incursion chez les grands anciens », Volume 28, n°1, 1977. pp. 134-145.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1977_num_28_1_408308
- Le Dictionnaire critique du marxisme (Labica G., dir., PUF, Paris, 1982), à l'article "Production, travail productif/travail improductif", rédigé par Alain Lipietz, pp. 719-722, expose l'interprétation que j’en propose, ainsi que la position "traditionnelle", sans véritablement trancher. L'auteur paraît ne pas avoir vu comme d'autres commentateurs, que lorsque Marx écrit: "on peut dès lors dire que la caractéristique des travailleurs productifs, c'est-à-dire des travailleurs produisant du capital, c'est que leur travail se réalise dans des marchandises (des produits du travail), de la richesse matérielle. Et ainsi, le travail productif aurait acquis une deuxième détermination, secondaire, distincte de sa caractéristique décisive, qui est absolument indifférente au contenu du travail et indépendante de lui", il parle de la marchandise au sens de la valeur d'échange, il désigne "une existence fictive, uniquement sociale de la marchandise, absolument distincte de sa réalité physique ; ... l'illusion vient ici de ce qu'un rapport social se présente sous la forme d'objet" (Marx K., Histoire des Doctrines Économiques, Editions Costes, Paris, tome 2, pp. 33-34).

quelques citations

Pertinence actuelle

Si l'on fait abstraction de certaines formulations caractéristiques de l’époque, le texte propose une approche dont l'actualité est visible. Il montre que la population « exploitée » (c’est-à-dire la population dont les capacités de travail sont utilisées pour produire de la plus-value) ne se réduit pas, comme cela est devenu de plus en plus clair depuis, à la forme historique qu’elle a prise du milieu du XIXème siècle au milieu du XXème, à savoir la « classe ouvrière », mais qu’elle comprend l’ensemble des salariés du capital producteurs de plus-value, c'est-à-dire la très grande majorité d'entre eux. On y trouve également la critique essentielle que l'on peut faire aujourd’hui aux travaux récents qui présentent le "travail de service", les "services", la "société de service" comme des nouveautés radicales tant du point de vue de la relation salariale que de la division du travail.

Mais le plus important de ce travail, me semble-t-il, est le chemin qu'il ouvre vers une théorie des rapports sociaux. Il permet de comprendre que le rapport capital-travail n'est pas lié à un domaine particulier d'activité (la production matérielle ou les activités dites économiques) et qu'il doit être analysé comme un rapport totalement social, sans autre détermination. Il conduit en conséquence à réexaminer la situation des salariés non rémunérés par du capital, notamment celle des salariés de l'État comme cela est esquissé dans le texte et sera un peu plus développé trois ans plus tard dans Le processus de déqualification-surqalification de la force de travail. Éléments pour une problématique de l'évolution des rapports sociaux. Il invite donc à faire un effort de théorisation pour les autres rapports sociaux.

Certaines ambiguïtés et confusions n’étaient toutefois pas encore levées. Ainsi de l’idée selon laquelle l’origine des variations importantes de comportements au sein d’une même CSP est à rechercher dans l’hétérogénéité de celle-ci, présupposant que son « épuration » permettrait d’établir des liens directs (ou tout au moins des corrélations très fortes) entre position sociale et pratiques. Si l’idée n’était pas fausse, les CSP étaient hétérogènes et les nouvelles le sont encore, il n'en reste pas moins que les pratiques ne sont pas pour autant socialement dictées et prévisibles. Elles sont des réponses sociales constamment ajustées et parfois inventées à l’enjeu du rapport social dans lesquelles elles s’inscrivent. De même, continuent d'être employés, comme le fait Marx, les termes de "production en général" et de "modes de production", qui peuvent laisser croire qu'il est possible de définir un concept universel de production, alors que le terme n'a de sens que par rapport à ce qui est la valeur pour une société donnée. Ces ambiguïtés seront clairement levées dans Freyssenet M., “Le rapport capital-travail et l’économique”, in Freyssenet M., Magri, S.(dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, Paris, CSU, 1991, vol 2, pp 5-16.

Voir aussi

✔ Freyssenet M., Le concept de rapport social, comme socle possible et acceptable d’une approche intégrée en sciences sociales, Colloque International Recherche&Régulation 2015 « La théorie de la régulation à l’épreuve des crises », Paris : 10-12 juin . Éditions numériques, freyssenet.com, 2015, 1,21 Mo, ISSN 7116-0941. En espagol, ✔ Freyssenet M., De los modelos productivos al concepto de relación social, un intento de hacer converger las ciencias sociales, IX Congreso Nacional de la Asociación Mexicana de Estudios del Trabajo : El Trabajo que México necesita, Aguascalientes, 5-7 de Agosto 2015. Edición numérica : freyssenet.com, 2015, 60 Ko, ISSN 7116-0941. En anglais ✔ Freyssenet M., A redefined social relationship concept, as starting point for a social sciences convergence, International Labour Process Conference, 2016, Berlin, 4-6 April. Éditions numériques : www.ilpc.org.uk, www.freyssenet.com , 2016, 1,21 Mo, ISSN 1776-0941.

✔ Freyssenet M., "Le concept de rapport social peut-il fonder une autre conception de l'objectivité et une autre représentation du social?", in Freyssenet M. et Magri S. (dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, CSU, Paris, tome 1, 1989, pp 9-23. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 210 Ko.

✔ Freyssenet M., “Le rapport capital-travail et l’économique”, in Freyssenet M., Magri, S.(dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, Paris, CSU, tome 2, 1990, pp 5-16. Édition numérique freyssenet.com, 158 Ko.

✔ Freyssenet M., “Le processus de déqualification-surqualification de la force de travail”, CSU, Paris, 1974, 247 p. Deuxième édition écourtée et légèrement modifiée, Freyssenet M., Qualification du travail : tendances et mises en question, Paris, La Documentation française, 1975, 198 p. Troisième édition augmentée d'un chapitre, Freyssenet M., La division capitaliste du travail, Paris, Savelli, 1977, 221 p.

✔ Freyssenet M., “Pratiques ouvrières et patronales dans les ateliers automatisés et redéfinition de l’enjeu du rapport capital-travail”, in Rapports de classe et sens des pratiques, Séminaire 1983-1984 du CSU, Paris, CSU, 1985, pp. 20-34. Édition numérique, freyssenet.com, 2006, 224 Ko.

Date de mise en ligne du texte

2006.02.01

Date des mises à jour

2015.09.17

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