Le projet du site

Un site personnel se justifie-t-il pour un chercheur?

Un site personnel, en tant que chercheur, ne va pas de soi. Les sites permettant d'accéder rapidement à certains travaux de recherche se multiplient. Pourquoi en ajouter un autre, au risque de contribuer au trop plein? Pourquoi ne pas s'en remettre aux sites des revues, des laboratoires, des réseaux, des institutions de recherche consacrées, etc. qui disposent de l'infrastructure nécessaire et qui opèrent en outre une sélection certainement salutaire? Pourquoi ne pas se limiter à contribuer à des sites existants de qualité, comme Liens socio par exemple ?

Plusieurs raisons militent néanmoins pour la création de sites personnels de chercheurs. La première est de rendre accessibles des textes et des documents qui ne peuvent être publiés par les revues et par les éditeurs et qui ne sont pas, non plus, pris en charge par les sites institutionnels, malgré leur importance et leur utilité. La deuxième est de donner à voir immédiatement le cheminement intellectuel propre du chercheur, difficile à reconstituer à partir de publications éparpillées entre plusieurs sites. La troisième raison est qu’un site peut être, sous certaines conditions, un outil complémentaire et efficace de travail, de questionnement et de raisonnement, pour soi et pour les autres, pouvant conduire à des coopérations. Il est enfin une quatrième raison à laquelle devraient être sensibles les instances d’évaluation du travail des chercheurs. Des sites de chercheurs exposant de manière raisonnée l’ensemble de leur activité peuvent être un moyen complémentaire permettant de mieux apprécier leur travail et de contrebalancer ainsi certaines tendances actuelles préoccupantes de l’évaluation scientifique.

Un site personnel permet la diffusion large et rapide de tous les textes et documents d’enquête produits jugés utiles, quel qu’en soit le type

Nombre de textes écrits par les chercheurs et la quasi totalité de leurs documents d’enquête ne sont pas publiés par les revues et les éditeurs en raison de leur longueur, de leur complexité ou de leur forme non académique. Les sites institutionnels actuels n’envisagent pas non plus de les offrir à leurs visiteurs. Pourtant ces textes et documents sont souvent d’un grand intérêt.

Le type de publication auquel un chercheur recourt pour diffuser ses travaux est affaire de période ou de circonstance et ne préjuge pas de leur importance. Il peut s’agir de rapports de recherche, d’articles dans des revues de vulgarisation, dans des ouvrages de synthèse, des « Lettres » de réseau ou des documents de travail, etc. Il peut s’agir aussi d’articles ou de livres anciens devenus inaccessibles ou que les éditeurs ne peuvent re-publier. Ces textes sont souvent des maillons essentiels pour comprendre le travail de recherche effectué et les perspectives dans lesquelles il s’inscrit.

Quant aux documents d’enquête eux-mêmes, ils ne sont jamais diffusés, privant parfois les « publications scientifiques » de certains éléments de preuve qu’il serait pourtant bien utile de donner, particulièrement en sciences sociales. Passé le moment de la recherche, ces documents sont rangés dans des archives personnelles ou de laboratoires inaccessibles, quand ils ne sont pas détruits. Les chercheurs, en activité ou futurs, sont ainsi privés de sources originales ou complémentaires et un travail considérable de collecte d’informations est dilapidé.

On trouvera donc sur ce site un maximum de textes publiés ou en pré-publication et de documents d’enquêtes sur lesquels s’appuient livres et articles, réutilisables par d’autres. La limite à ce projet est bien sûr le temps nécessaire à la mise en ligne, particulièrement lorsqu’elle implique une numérisation.

Un site personnel permet de proposer des critères d’accès aux textes et documents qui en soulignent mieux le contenu, l’apport et les potentialités et qui les resituent dans le cheminement intellectuel de l'auteur

Les publications sont toujours plus riches que leur intitulé, leur classement thématique ou les mots clés qui sont censés les catégoriser. Un site permet de les présenter sous plusieurs entrées, en particulier sous des entrées que les sites institutionnels ne peuvent adopter en raison des choix théoriques et méthodologiques qu’elles impliquent. Ces entrées que seul un site personnel rend possible soulignent la perspective qui est celle du chercheur et élargissent le champ des personnes pouvant être intéressées, notamment dans d’autres disciplines. Elles peuvent même être renforcées par un « résumé des travaux », tel qu’il est fait dans les rapports d’activité demandés aux chercheurs.

Les entrées multiples peuvent conduire ensuite à des fiches de présentation des textes, avec résumé, plan, contexte d’écriture, apports sur différents plans et pertinence actuelle, permettant au lecteur d’en apprécier la portée et d’en décider le téléchargement en connaissance. Les travaux de l’auteur sont replacés dans leur continuité et font mieux comprendre son cheminement scientifique et les potentialités de ses publications.

C’est pourquoi, on trouvera ici, en plus des entrées fréquemment utilisées par type de publications, année, thème et terrain, quatre entrées supplémentaires. L’entrée par « questions de recherche » vise un accès aux textes directement à partir des questions que le visiteur peut se poser. Les questions de recherche retenues sont généralement des questions qui polarisent ou ont polarisé les débats entre chercheurs, voire le débat public, en raison des enjeux scientifiques et pratiques qu’elles impliquent, et qui bien souvent nécessitent la confrontation-coopération interdisciplinaire entre chercheurs et entre chercheurs et acteurs pour être dépassées. Naturellement, les publications rassemblées sous une question ne proposent pas toujours une réponse à cette question. Elles ne fournissent parfois qu’une voie pour la traiter et des éléments de réflexion. La réponse proposée, quand elle existe, a pu également évoluer, comme il sera indiqué dans les fiches de présentation des textes lorsqu’elles seront complétées.

L’entrée par « éléments d’une théorisation possible des rapports sociaux » est l’entrée qui replace le mieux les textes publiés dans la perspective qui les ont motivés et orientés. Les éléments de cette théorisation possible sont listés comme autant de maillons du raisonnement qui seraient à documenter. Des maillons manquent bien sûr, car il ne peut être mis en face pour l'instant de textes apportant informations et réflexions.

Les deux autres entrées permettent une vision plus rapide du contenu scientifique du projet de théorisation. « Publications principales » donnent accès aux publications qui ont été des moments importants de construction du projet. Aussi, on y trouvera des publications de tout type : documents de travail, rapports de recherche, etc. comme articles dans les revues ou livres chez des éditeurs considérés comme « reconnus ». L’entrée « résumé des travaux » livre en clair le cheminement aboutissant au projet.

Un site peut être le lieu du travail personnel et un moyen pour faciliter les échanges et les coopérations

Le fait de disposer sur son écran de travail de toutes ses publications et de ses documents de travail par simple « clic » sur des menus structurés et constamment visibles procure un gain de temps considérable et produit un effet heuristique certain. Le gain de temps implique au préalable, il est vrai, un investissement non négligeable pour mettre en ligne des documents écrits ou obtenus avant la création du site. Il est en revanche immédiat, une fois le site créé. À la condition de penser les menus, non seulement comme des moyens d’accès rapide aux documents, mais aussi comme des outils pour développer un projet scientifique, alors le site facilite la reprise de pistes laissées de côté, le repérage des trous dans la documentation, la mise à jour des impasses dans le raisonnement et l’esquisse de possible schéma d’analyse. Utiliser le site comme lieu de travail a également pour conséquence d’en assurer l’actualisation et la « maintenance », condition de l’intérêt renouvelé des visiteurs.

Un site permet au lecteur d’entrer en contact avec l’auteur et de lui faire part de ses remarques très facilement et rapidement. Cela peut avoir des effets heureux pour l’un comme pour l’autre. L’auteur est assuré que son interlocuteur a lu le texte, ce qui n’est pas toujours le cas dans un séminaire ou un colloque. Le lecteur peut recueillir d’utiles précisions que l’auteur introduira éventuellement dans une nouvelle version.

Mais il est une autre possibilité dont les « communautés » du logiciel libre ont montré la remarquable efficacité lorsqu’elle est saisie et dont le présent site est le bénéficiaire direct. Le logiciel Drupal ici utilisé est le fruit de la coopération libre, via internet, entre informaticiens se partageant la tâche de développer les « fonctionnalités » à partir d'un moteur d’inférence initial dont le code source est public. Grâce à cette forme de coopération libre et gratuite facilitée par internet, nous pouvons disposer d’un outil d’une souplesse et d’une facilité d’usage inégalées. La coopération libre a démontré, à travers les "communautés" du logiciel libre, sa supériorité sur toutes les formes de mise en coopération de salariés par un capital ou une autorité quelconque.

Le modèle de travail de ces « communautés » pourrait être une source d’inspiration pour les chercheurs. Les chercheurs, généralement rémunérés sur fonds publics, ont la liberté de leur sujet et de leur façon de travailler, sous conditions de résultats jugés nouveaux ou prometteurs par leurs pairs. Mais le mode d’évaluation de leur travail qui prévaut les pousse au travail individuel, et donc au dimentionnement de leur sujet à ce qui est raisonnablement réalisable par un individu. Il s’en suit que des questions en débat ne sont jamais tranchées, parce que pour l’être elles exigeraient la coopération organisée et prolongée d’un nombre suffisant de chercheurs, souvent de disciplines différentes. Les tentatives faites dans ce sens montrent pourtant que chaque participant en tire un grand profit personnel et qu’elles n’empêchent pas une carrière normale (voir entrée « Réflexions sur la recherche »).

Mon expérience, longue maintenant, de participation d’abord, puis de création et d’animation de groupes et réseaux m’a convaincu que la confrontation/coopération libre et organisée entre pairs étaient la condition d’une progression significative des connaissances. De toute façon, si les chercheurs ne le font pas par eux-mêmes, d’autres s’en chargeront à leur place, mais selon leurs vues intéressées. Le processus est même probablement déjà engagé en France.

Deux niveaux de confrontation/coopération peuvent être distingués. Le premier niveau est celui des questions de recherche qui divisent les chercheurs. Il n’y a aucune raison pour que ces questions restent en l’état sous prétexte qu’elles mettent en jeu des problématiques et des méthodes inconciliables. L’expérience du GERPISA, et certainement beaucoup d’autres, montrent que, dès lors qu’il y a accord sur les termes de la question, des chercheurs de disciplines, d’orientation théoriques et de pays différents peuvent lister la suite logique d’opérations de recherche à effectuer et des méthodes à employer pour y répondre. Il faut naturellement que les participants acceptent de prendre le risque de devoir bouger intellectuellement au cours de la démarche et au vu des résultats. Mais que de temps gagné et d’ouverture d’esprit pour tous !

Le deuxième niveau est celui du schéma d’analyse partagé qu’il s’agit de développer. Pour reprendre l’analogie des logiciels libres, le schéma d’analyse est à la fois le moteur d’inférence et le code source à partir desquels chacun explore une application possible et propose une solution. C’est à ce deuxième niveau de confrontation/coopération que je voudrais maintenant pouvoir œuvrer, après avoir beaucoup travaillé au premier niveau. Et pourquoi ne pas tenter de le faire, non seulement dans les lieux habituels, séminaires et réseaux, mais aussi à travers le canal que constitue internet, comme le font les « communautés » du logiciel libre ?

Dans le bloc « Propositions de recherches coopératives », on peut lire trois thèmes : modèles productifs, modèles de croissance et rapports sociaux. Ces trois thèmes s’articulent, comme l’entrée « Éléments d’une possible théorisation des rapports sociaux » le laisse entrevoir et comme tente de l’expliquer « résumé des travaux ». Des schémas d’analyse ont été élaborés pour les deux premiers thèmes et font l’objet de développements au sein du GERPISA, mais peuvent être discutés et repris au-delà par ceux qui se montreraient intéressés. Des propositions de plans de travail seront prochainement mises en ligne. Un schéma d’analyse des rapports sociaux est sous-jacent à plusieurs publications, mais n'a pas encore été explicité. C’est la tâche des prochains mois.

Des sites personnels de chercheur peuvent être d'utiles contrepoids aux tendances actuelles de l’évaluation scientifique

Dernière considération justifiant la création de sites personnels de chercheurs. Ils devraient à l’avenir être d’utiles contrepoids à la tendance actuelle consistant à privilégier dans l’évaluation scientifique le nombre de publications classées en fonction de la notoriété des revues ou des éditeurs. Si cette tendance s’affirmait, cela reviendrait à confier de fait l’évaluation à des entités autrement plus opaques que les instance statutaires. La composition des comités scientifiques de ces revues et le choix des « referees » sont effectués selon des critères dont elles n’ont à rendre compte à personne, alors que les instances statutaires d’évaluation sont soumises à contrôle et sont périodiquement renouvelées. Devant prendre en compte un minimum d’exigences commerciales, il n’est pas rare de les voir céder aux thèmes dans « l’air du temps », dont on sait qu’ils sont les voies les plus sûres pour conduire à des impasses, particulièrement en sciences sociales. Tout ceci est encore plus vrai pour les éditeurs. Des sites de chercheurs constamment mis à jour donneraient une vision plus complète de leur travail. Ils aideraient les instances d’évaluation, mais aussi les revues et les éditeurs, à mieux repérer les pistes prometteuses.

Est-ce possible?

Oui, au moins techniquement. Il faut disposer naturellement d’un logiciel permettant de faire du site l’outil tel que présenté précédemment. Mais, il faut surtout que ce logiciel puisse être utilisé aisément et rapidement par l’auteur lui-même pour qu’il fasse vivre le site constamment par de nouveaux documents, de nouvelles présentations, de nouvelles discussions et suggestions, sans attendre la disponibilité d’un « webmaistre ». Je dois à Tommaso Pardi la découverte du logiciel libre Drupal et l’aide nécessaire pour mes premiers pas dans son utilisation. Un très grand merci.

mars 2006