5. The scientific direction of « GIP Mutations Industrielles » from 1986 to 1991

La décision d'accepter la proposition qui m'avait été faite en mai 1985 d’assurer la Direction scientifique de cette formation nouvelle n'a pas été simple à prendre. Membre du CSU, depuis seize années, satisfait d'y être à tous égards, je m'apprêtai à engager la rédaction d’un ouvrage intégrant mes nouveaux travaux à ce que j'avais pu écrire sur la division du travail. Accepter, c'était reporter cette rédaction à une date difficile à déterminer. Mes craintes n’étaient pas infondées, puisque la tâche de direction du GIP MI a été importante et m’a entraîné vers d’autres réalisations. La possibilité offerte par cette nouvelle structure d'instaurer une "relation de recherche" avec les différents acteurs de l'entreprise et ce faisant de permettre aux chercheurs de sciences sociales d'accéder à des terrains jusque-là inaccessibles m’a conduit toutefois à accepter.

5.1. The issue of GIP MI

Plusieurs formules de liaison entre la recherche en sciences sociales et les entreprise ont vu le jour au cours des années quatre-vingts: programmes publics de recherche socio-économique pilotés paritairement par la puissance publique et des entreprises, “contrats de connaissance” liant le CNRS à une entreprise, commande directe de recherche par des entreprises à des chercheurs CNRS, etc. La “loi d’orientation et de programmation pour la recherche et le développement technologique de la France” du 15 juillet 1982, a permis à un établissement public de recherche, comme le CNRS, de s’associer à des partenaires publics ou privés, pour réaliser un programme de recherche de plusieurs années, en créant un “groupement d’intérêt public” doté de la personnalité morale afin de pouvoir gérer dans de bonnes conditions des moyens parfois importants, comme dans les sciences physiques. Le caractère d’intérêt public était lié à la nature de l’activité. Les résultats n'étaient pas destinés aux seuls adhérents. La majorité des participants devait de surcroît relever du secteur public.

La constitution du GIP Mutations Industrielles, associant le CNRS, cinq entreprises publiques (Bull, Renault, Rhône-Poulenc, Sacilor-Usinor, Thomson), cinq départements ministériels (Recherche, Travail, Industrie, P et T, Equipement), l'ANPE et le CRMSI a été un acte volontariste: volontariste de la part du CRMSI, association de chercheurs, à qui le Ministère de la Recherche a proposé de se transformer en GIP; volontariste aussi de la part du CNRS, qui, en acceptant d'être l'établissement public de recherche indispensable à la formation d'un GIP et d'apporter du personnel, a voulu tester les possibilités de cette formule, pour tout à la fois, nouer des liens durables entre les sciences sociales et les entreprises, et pour contribuer ainsi au renouvellement des problématiques, des démarches et des résultats; volontariste enfin, de la part des adhérents, particulièrement des adhérents industriels, qui, s'ils étaient convaincus de la nécessité de développer les recherches en sciences sociales en entreprise, n'avaient pas pour autant de certitudes quant à leur viabilité. Le GIP MI ne pouvait de lui-même et automatiquement résoudre les difficultés classiques de la relation sciences sociales-entreprises. Il engageait seulement les adhérents à essayer de leur trouver des solutions. Il était donc prévisible que j'allais avoir à passer beaucoup de temps à discuter avec les différents partenaires, à aider au lancement de recherches de terrain, et à impulser une réflexion sur les modalités d'insertion et d'enquête des chercheurs en entreprise, aussi bien dans l'équipe qu'au Conseil d'Administration.

Mon expérience antérieure de travail, particulièrement avec Sacilor, Usinor, la SNCF, Renault, Fiat et la RATP, m'avait persuadé qu'il n'était plus possible pour les chercheurs, particulièrement les sociologues, de continuer à n'avoir avec les entreprises que des rapports irréguliers, aléatoires, marginaux, empreints le plus souvent de défiance. La compréhension des importantes transformations en cours et la nécessité d'accéder à des domaines de l'entreprise considérés comme confidentiels ou conflictuels exigeaient de parvenir à s'y faire admettre pleinement comme chercheur. À l'enjeu précédent, s'en ajoutait un autre. L'équipe était une équipe pluridisciplinaire (sociologie, économie, ethnologie, science du politique) récente (quatre ans d'ancienneté), composée de chercheurs aux itinéraires individuels variés (universitaires, chercheurs hors statuts, anciens responsables syndicaux en reconversion, chercheurs CNRS, chargés de mission de Ministère mis à disposition), qui devait être renforcée par un plus grand nombre de chercheurs CNRS. Le GIP MI était le premier GIP en sciences sociales. Il fallait défricher ce qu’il pouvait utilement être.

Unité de recherche du CNRS, rentrant dans la catégorie des “nouvelles formes d’intervention”, le GIP MI était identifié par le code GIP 0002. Les adhérents du GIP contribuaient à son fonctionnement par des mises à disposition de personnel (sauf dans le cas du CNRS, où il s’agissait d’affectation directe) et par des contributions financières annuelles, dont le montant était prévu dans la convention constitutive, les droits statutaires étant fixés au prorata de leurs apports. Les moyens financiers fournis par les adhérents ont essentiellement permis le paiement des frais fixes (loyers, frais de structure), la rémunération des chercheurs et du personnel administratif de l’ancienne équipe du CRMSI et les frais de recherche. Les salaires ont été alignés sur ceux du CNRS, à compétence équivalente, sans complément. L'équipe était déjà dotée d’un programme de travail établi à la création du GIP lui-même. Il n’était toutefois pas absolument contraignant. Nous avons pu l'adapter et le faire évoluer en concertation avec les adhérents.

5.2. The development of an research approach in enterprise and its results

Les relations avec les cinq entreprises adhérentes (et EDF qui a passé un contrat d'association en 1987) constituaient donc l'enjeu majeur du groupement. Il nous a fallu d'abord connaître les préoccupations de nos interlocuteurs directs, appartenant généralement à la fonction personnel, pour repérer les points d'accrochage avec les thèmes du programme. Nous avons dû ensuite estimer ce que leur positionnement dans l'entreprise pouvait créer de facilités ou d'obstacles à la réalisation des recherches. Au cas par cas, nous leur avons proposé des solutions pour intéresser les personnes impliquées dans les enquêtes elles-mêmes et obtenir ainsi de celles-ci la reconnaissance de la légitimité de la présence et de l'activité des chercheurs. Le CRMSI, à l'origine du GIP MI, disposait d'une expérience de travail avec Thomson, et c’est même cet acquis qui avait justifié la proposition du Ministère de la Recherche d'élargir le champ des entreprises en créant un GIP. Des réunions mensuelles d'équipe et des réunions spéciales ont été régulièrement consacrées à analyser les pratiques des uns et des autres en entreprise, leurs apports, leurs limites respectives, leurs difficultés propres. Progressivement une démarche a pu être explicitée, que nous avons appelée “construction d’une relation de recherche avec les acteurs de l’entreprise". J’ai eu l’occasion de la présenter dans trois colloques (1).

La légitimation des recherches auprès des différents acteurs de l’entreprise dépendait de la preuve que nous pouvions apporter qu’elles ne visaient pas, même indirectement, à évaluer leurs actions en fonction d’une norme ou d’un objectif supposés admis, mais à analyser avec eux les situations dans lesquelles ils étaient placées, les choix qu’ils étaient conduits à faire et les pratiques qui étaient en conséquence les leurs. Or pour de multiples raisons, ils n’avaient généralement pas le temps, ni le cadre dépourvu d’enjeux, pour mettre à plat leur expérience et l’analyser avec un minimum de recul. En menant l’enquête ainsi, le chercheur acquérait un droit de cité évident pour les personnes concernées.

Si la découverte du sens des pratiques reste bien l’objectif de la recherche, elle ne peut être le fruit du seul traitement des matériaux, notamment du discours des acteurs, une fois recueillis. Elle ne peut se faire que dans un travail d'observation, d’explicitation et d’analyse, conscient et conjoint avec les acteurs sociaux, travail remettant en cause à la fois les méthodes les plus répandues, la “posture” la plus fréquente du chercheur et les rapports entre l’acteur social et le chercheur. Dès lors, des “recherches conjointes” classiques, contractuellement définies dans leur objet et leur durée, visant à la fois à répondre à une demande et à accumuler des connaissances, on passait à une démarche visant à construire une relation de recherche durable avec les acteurs sociaux concernés, dans laquelle le chercheur comme l’acteur social jouent le jeu de l’approfondissement et par conséquent souvent de leur propre remise en cause, afin de parvenir à une meilleure intelligence des situations étudiées. Il devenait possible de comprendre comment l’acteur développe les pratiques qui finissent par le caractériser professionnellement, et à rendre compte petit à petit des rapports sociaux, dans lesquels il est impliqué. Cette relation de recherche ne peut ni se décréter ni se contractualiser, même si des conditions matérielles lui sont indispensables. Elle ne peut se construire que par la confiance réciproque, progressivement développée entre des personnes, confiance qui ne peut être ni de la complaisance, ni de l’adhésion a priori à telle ou telle thèse, mais confiance qui implique du chercheur d’accepter de considérer que l’acteur social est pris dans des enjeux empêchant dans certaines circonstances de rendre compte de tout; confiance enfin de la part de l’acteur social dans l’attitude du chercheur qui vise à rendre intelligibles des pratiques et non d’évaluer ou critiquer leurs auteurs.

On le voit, les recherches que nous avons essayées de mener n’ont eu ni le caractère de “recherche action”, ni d’ “observation participante”, ni d’ “intervention sociologique”, ni de conseil, mais d’explicitation et d’analyse avec les acteurs des situations qu’ils vivaient, leur donnant ainsi des outils supplémentaires pour imaginer de nouvelles actions et pour faire des choix, mais donnant aussi aux chercheurs des possibilités d’élaboration théorique beaucoup plus riches que par d’autres démarches. En forçant le trait, on peut dire que les chercheurs du GIP sont passés d’un rapport (imaginaire) à l’entreprise dans lequel le chercheur devrait tout savoir et pouvoir tout dire au nom de la connaissance, et d’un rapport réel fait d’ambiguïté, d’autocensure, de complaisance et de captage d’informations, à un rapport dans lequel le chercheur sait qu’il intervient dans un organisme fait de liens et de compromis, traversé de dynamiques et de tensions, dont il ne pourra acquérir la compréhension que par approches successives, au fur et à mesure que les acteurs contrôleront les effets sur eux-mêmes et leur entourage de l’effort d’explicitation et d’analyse de leurs pratiques. Les acteurs ne sont donc plus traités de fait comme des “objets d’étude” par le chercheur, même si ce dernier s’en défend toujours. Ils sont partie prenante de la production des connaissances, par le travail de mise à jour de l’intelligence pratique des rapports sociaux dans lesquels ils sont impliqués, travail qu’ils font avec le chercheur et notamment avec ses outils d’analyse et le bagage d’interrogations de sa discipline.

Tout notre effort a donc été tourné vers l’instauration d’une telle relation de recherche avec les entreprises adhérentes du GIP, relation dont la progression était discutée avec les représentants de ces entreprises au conseil d’administration du groupement (quatre fois par an), et dont les résultats scientifiques étaient présentés au cours de “journées inter-adhérents” (deux par an). Le nombre de recherches de terrain a pu augmenter sensiblement. L'originalité de la structure et de la démarche a permis d'attirer et d'accueillir quatre nouveaux chercheurs CNRS. De nouvelles entreprises ont déclaré vouloir adhérer: Pechiney, EDF et la RATP. Les Cahiers du GIP Mutations industrielles, dont j'ai assuré la responsabilité, ont été le véhicule de diffusion (350 ex.) de nos résultats auprès des adhérents et de la communauté scientifque. 54 numéros ont été publiés de 1986 à 1991. Les débats de la communauté scientifique étaient très présents, notamment à travers le séminaire qui trois ans durant sous la responsabilité de deux chercheurs de l'équipe, Martine Blanc et Udo Rehfeldt, à traiter de matière critique de la thématique de la "Modernisation". La première année a porté sur “Théories et pratiques de la modernisation”, la deuxième sur “Modernisation et coopération” et la troisième sur “Modernisation et processus démocratiques”, avec des intervenants chercheurs, comme Anton Brender, Robert Boyer, Robert Salais, Paul Ladrière, Laurent Thévenot, Michel Berry, Philippe Bernoux, Pierre Rosenvallon, Alain Lipietz, etc., et des intervenants issus d’entreprises comme Lionel Zinzou de BSN, Bernard Cunéo d’Air France, Pierre Le Gorrec d’EDF-GDF, ou d’organismes publics, Robert Fraisse du Commissariat au Plan, Vincent Merle de l’ANPE, etc. Personnellement, grâce à la compétence de la responsable administrative et du secrétariat, j'ai pu dégager suffisamment de temps pour mener des recherches de terrain, activité nécessaire à mes yeux pour qu'un directeur d'unité de recherche puisse rester crédible comme animateur scientifique, et indispensable dans le cas du GIP MI où il fallait contribuer activement à trouver un positionnement original en entreprise. Au terme des cinq années du GIP, nous avons pu dresser un bilan complet des résultats obtenus et présenter un nouveau programme établi avec les adhérents pour les cinq ans à venir, dans un rapport d’activité scientifique 1986-1990 remis aux instances statutaires et scientifiques dont nous relevions (2).

5.3. Stopping a dynamic

Le bilan et les perspectives ont été évalués positivement par le Conseil d’Administration du GIP MI, les sections du Comité National du CNRS en Sociologie et en Economie et le Conseil d’Administration du CNRS, qui ont donc décidé fin 1990 le renouvellement de la formation pour 5 ans. Toutefois, une nouvelle Direction du Département Sciences Humaines et Sociales du CNRS, mise en place début 1991, a voulu une réorientation immédiate de l'activité du groupement au nom d'une nouvelle politique recherche dont elle estimait être porteuse. La ré-orientation voulue ne paraissant pas des plus limpides, sauf de se déclarer en rupture avec tout ce que nous avions fait et voulions faire, j’ai alors décidé de ne pas me représenter à la Direction du Groupement. Les deux-tiers des chercheurs du GIP, ceux qui pouvaient le faire de par leur statut, c’est-à-dire les chercheurs CNRS, les enseignants-chercheurs et une chercheuse détachée d’EDF, ont également décidé de partir au même moment, et plusieurs autres le firent quelque temps plus tard. Le GIP MI a poursuivi ensuite son existence selon d’autres modalités, avec d’autres chercheurs et un autre directeur.

Le métier de chercheur et le statut public qui est le sien en France ont ceci de satisfaisant pour l'avancée des connaissances et le bon usage des deniers publics que les acquis du travail fait ne peuvent se perdre, quels que soient les avatars du moment. Les relations que nous avions nouées avec les entreprises du GIP ont pu être reprises dans d'autres cadres et les pistes de recherche ouvertes ont pu être poursuivies fructueusement.

➼ Référence pour citation éventuelle: Freyssenet M., "La direction scientifique du GIP Mutations Industrielles, 1986-1991", CSU, 1997. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.
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(1) Paris. GRETS-EDF, LSCI-IRESCO. Colloque “La recherche en sciences sociales par et pour l’entreprise”. 18-19 mai 1987. Communication “Les effets sur la recherche de sa restitution à la population concernée”.
Paris. LEST-CNRS. Rencontres Européennes Coopération Syndicats Recherche. 27-28 septembre 1989. Groupe “Raisons et enjeux scientifiques et sociaux des recherches conjointes”. Communication: “Des recherches conjointes à une relation de recherche durable”.
Paris. IRESCO. Colloque “Les sociologues dans le débat européen”. 30 septembre-3 Octobre 1991. Préparation et animation avec Danièle Chabaud-Rychter de la table-ronde “Les usages sociaux des technologies”.
(2) Rapport d’activité scientifique 1986-1990 du GIP Mutations Industrielles, Cahiers de recherche du GIP Mutations Industrielles, n°50, 30 juin 1990, 220 p.
Notre méthode de recherche a été longuement analysée et comparée à d'autres, in Anne Sophie Perriaux, Renault et les Sciences Sociales (1948-1991), Seli Arslan, Paris, 1999, 397 p.